Inscriptions sur les listes Électorales : Elecam court après un temps qu’il n’a pas perdu seul
Quatre mois après le lancement de la révision des listes électorales, Elections Cameroon lance une campagne digitale d’urgence pour rattraper un retard qui n’est pas le sien. Derrière cet optimisme de façade, se lit une réalité moins glorieuse : celle d’un processus électoral structurellement fragilisé par des décisions politiques que personne ne se risque à nommer.

Le 23 avril 2026, Erik Essousse, Directeur général des Elections, convoquait la presse pour annoncer une campagne digitale de « remobilisation » autour de la révision des listes électorales. Chiffres à l’appui, sourire institutionnel en bandoulière, il a présenté l’opération comme un succès en cours de consolidation. Tout au long de l’entretien accordé à la presse, le mot « prorogation » n’a été prononcé qu’une fois, en passant, comme on cite un détail technique. Et pourtant, c’est précisément là que se trouve la clé de toute l’histoire.
« Avec la prorogation des mandats des députés et des conseillers municipaux, Elecam dispose désormais de davantage de temps pour enrôler de potentiels électeurs ». Cette phrase, glissée discrètement, mériterait à elle seule un dossier complet. Elle signifie, en langage non diplomatique, que le calendrier électoral a été bouleversé par une décision politique, la prorogation unilatérale des mandats des élus, et qu’Elecam s’est retrouvé à devoir adapter sa mécanique opérationnelle à une réalité imposée d’en haut.
Erik Essousse a annoncé 88 156 nouveaux inscrits depuis la reprise de la révision en 2026. Sur un fichier électoral de 8 003 760 électeurs, dans un pays de près de 28 millions d’habitants dont la moitié environ est en âge de voter, ce chiffre est révélateur, mais pas de ce qu’Elecam voudrait qu’il révèle. Il dit le désintérêt, la méfiance, la distance que des millions de Camerounais maintiennent vis-à-vis d’un processus électoral dont ils ont, pour beaucoup, cessé d’espérer qu’il transforme leur quotidien.
Le DG le reconnaît lui-même, dans une formulation prudente : « le potentiel d’inscription encore important ». Quatre mois après le lancement d’une opération nationale, avec des antennes communales déployées sur tout le territoire, l’institution doit lancer une campagne digitale d’urgence pour « rattraper » un retard. Ce n’est pas un problème de communication. C’est un problème de confiance.
La solution proposée par Elecam est séduisante dans sa modernité apparente : une campagne sur Facebook, X, WhatsApp, YouTube. Des messages bilingues, des infographies, un site web dédié. Erik Essousse parle d’atteindre « les jeunes, les femmes, les minorités et les personnes vivant avec un handicap. »
Mais qui sont ces publics cibles dans la réalité camerounaise ? Les jeunes des quartiers périphériques de Douala ou Yaoundé, souvent connectés, ne sont pas les jeunes du Mayo-Tsanaga, du Mbam-et-Inoubou ou de la Kadey. Les femmes que le numérique atteint facilement ne sont pas celles des zones rurales enclavées où le taux d’alphabétisation et de connexion reste structurellement bas. Cibler les populations marginalisées via des plateformes numériques, dans un pays où le fossé numérique reproduit et amplifie les inégalités géographiques et sociales, c’est risquer de ne rejoindre que ceux qui n’avaient pas vraiment besoin d’être convaincus.
Par ailleurs, le DG lui-même lève le voile sur la limite réelle du dispositif : pour toute correction ou mise à jour, « la présence physique de l’électeur reste requise. » La digitalisation est donc, pour l’essentiel, une digitalisation de la communication, pas de la procédure.
La question des radiations est peut-être celle qui cristallise le mieux les tensions entre le discours institutionnel et les réalités vécues par les citoyens. Chaque cycle électoral au Cameroun produit son lot de témoignages : des citoyens qui arrivent au bureau de vote pour découvrir que leur nom ne figure plus sur les listes, sans avoir reçu la moindre notification.
Au fond, ce que révèle cette sortie d’Essoussé article, c’est la contradiction structurelle au cœur d’Elecam : une institution présentée comme arbitre neutre du jeu électoral, mais dont le calendrier, les ressources et les marges de manœuvre sont définies par les mêmes acteurs politiques dont elle est censée surveiller la compétition.
La prorogation des mandats a été décidée sans elle. La réforme constitutionnelle créant le poste de Vice-Président a été adoptée sans consultation publique véritable. Le « temps supplémentaire » dont Elecam bénéficie aujourd’hui n’est pas un cadeau de la démocratie, c’est le sous-produit d’une reconfiguration du pouvoir dont l’institution n’a été que le témoin, jamais l’acteur.
Tom.



