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Interview, Waldé Énoc, Docteur en Science politique, fils de Dogba : «le Grand Nord doit revendiquer son autonomie des chefs traditionnels islamo-peuls»

Docteur Waldé, qu’est-ce qui vous amène aujourd’hui, en tant que chercheur, à vous exprimer publiquement sur la question des chefferies traditionnelles dans le Diamaré ?

Docteur Waldé Enoc, politologue

Ce qui m’amène à m’exprimer aujourd’hui, c’est le devoir de « lucidité sociale ». En tant que chercheur, nous ne pouvons garder le silence alors que les structures qui régissent la vie de nos concitoyens reposent sur des héritages parfois anachroniques. La question des chefferies dans le Diamaré n’est pas qu’une affaire de folklore ou de tradition ; c’est une question de gouvernance locale, de justice sociale et de paix durable. Il s’agit d’apporter un éclairage scientifique sur des mécanismes de pouvoir qui, s’ils ne sont pas compris et réformés, peuvent devenir des foyers de frustration.

Vous appartenez à la communauté Molko : comment décrivez-vous la place réservée aux populations non peules dans l’organisation coutumière du canton ?

Pour les communautés dites « non-peules » (souvent regroupées sous l’appellation historique de Kirdi), la place dans l’organisation coutumière classique du Diamaré reste largement périphérique. Bien que nous soyons des acteurs économiques et sociaux majeurs, nous sommes souvent perçus comme des « sujets » plutôt que comme des « co-gestionnaires » de la cité coutumière. Dans beaucoup de cantons, la structure du pouvoir (la Faada) est quasi exclusivement dominée par une aristocratie qui ne reflète pas la diversité ethnique réelle du territoire. Le Molko, comme le Guiziga, le Guemzek ou le Mafa, se retrouve souvent dans une position de subordination symbolique, même là où il est majoritaire.

Qu’est ce qui explique qu’historiquement, les Molko, les Guiziga et les autres, majoritaires en nombre dans certains villages, se soient retrouvés minoritaires dans l’exercice du pouvoir coutumier ?

C’est le résultat d’une sédimentation historique. D’abord, il y a eu l’hégémonie des Lamidats au XIXe siècle qui ont imposé une structure centralisée. Ensuite, et c’est crucial, l’administration coloniale (allemande puis française) a trouvé commode de s’appuyer sur ces structures hiérarchisées pour le « gouvernement indirect ». En figeant ces cadres territoriaux, le colonisateur a « congelé » des rapports de force issus de conquêtes anciennes. Le découpage administratif n’a jamais véritablement pris en compte la sociologie des profondeurs, préférant la stabilité apparente d’un commandement traditionnel centralisé à la reconnaissance des identités autochtones parcellaires.

Diriez-vous que l’État camerounais, à travers son silence législatif ou son absence de réforme, porte une responsabilité dans la persistance de ces rapports de domination ?

Absolument. Le silence législatif est une forme de choix politique. En maintenant le statu quo issu du décret de 1977, l’État a transformé les chefs traditionnels en « auxiliaires de l’administration ». Dans cette logique, le critère d’efficacité administrative et de contrôle électoral a souvent primé sur le critère de justice représentative. En ne réformant pas les modes de désignation ou en ne créant pas de nouvelles chefferies de 2ème ou 3ème degré là où les populations autochtones le réclament, l’État valide tacitement une forme de domination historique qui n’a plus lieu d’être dans une République qui se veut une et pluraliste.

Si vous deviez proposer une réforme prioritaire de la loi de 1977 sur les chefferies traditionnelles, quelle serait-elle ?

Si je devais proposer une réforme urgente, ce serait l’institutionnalisation de la représentativité sociologique dans le processus de désignation et de gestion des chefferies. Cela passerait par deux mesures : d’abord, la création automatique de chefferies autonomes pour les groupements ethniques ayant une base territoriale et historique claire, afin de rompre les liens de vassalité anachroniques ; et ensuite la démocratisation de la composition des conseils de notables (la Faada), en rendant obligatoire la présence de représentants des différentes communautés résidant sur le territoire du canton, pour que le pouvoir coutumier devienne un espace de dialogue interethnique et non plus l’instrument d’un seul groupe.

Le Grand Nord, en majorité chrétien et païens doit revendiquer son autonomie des chefs traditionnels islamo-peuls qui en réalité sont des chefs religieux et défendent la culture peule. Les chrétiens et les païens doivent être sous l’autorité d’un chef qui les représentent valablement. L’État doit se pencher sur cette question pour que la justice soit rendue à ces communautés.

Propos recueillis par
Tom.

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