
Le Directeur du Marché commun à la Commission économique des États de l’Afrique centrale (CEEAC) fait le point sur le point des défis de la sous-région pour une entrée efficiente sur le marché continental africain.

L’Afrique centrale avance-t-elle vers l’intégration au marché continental de la ZLECAf ?
En Afrique centrale, comme dans toutes les régions du continent africain, des réformes sont en cours pour la mise en œuvre de la ZLECAf. Certes, à des rythmes différents et avec des fortunes diverses, mais il y a des choses qui se font. Nous pouvons nous réjouir qu’au niveau de l’Afrique centrale, tous les États aient signé et ratifié l’accord sur la ZLECAf. La plupart de nos États ont déjà élaboré leurs engagements en termes d’offres sur le marché pour le commerce des marchandises et des services. Et un ensemble de réformes sont en cours pour mettre en place les comités nationaux chargés du suivi de la mise en œuvre de l’accord. Au niveau des États, nous avons impulsé quelques réformes en termes de facilitation des échanges et de simplification des procédures, entre autres. Mais, pour être honnête, cela ne représente qu’une goutte d’eau dans la mer. Il y a encore beaucoup de choses à faire.
Quel est l’intérêt de cet atelier pour l’ensemble des acteurs ?
Pour pouvoir prendre des réformes comme celles que demande la ZLECAf, les acteurs ont besoin de se parler. Pour être cohérents. Pour ne pas dupliquer les efforts. Pour ne pas se marcher dessus. Pour mener des actions de manière cohérente et convergente, on a besoin d’espaces où l’on se parle, pour savoir ce que les autres font et surtout pour bénéficier des bonnes pratiques, des réussites des uns, afin d’éviter que les autres perdent du temps en échouant pendant qu’ils apprennent. Nous voulons remercier la CEA d’avoir créé cet espace pour tous les comités nationaux de la région, avec les autres partenaires qui sont les acteurs de production sur le terrain, les acteurs de facilitation du commerce, les conseils nationaux de chargeurs, etc., qui sont des acteurs de mise en œuvre concrète. Nous, en tant qu’organisation régionale, cela nous permet d’avoir un feedback, d’avoir des doléances qui viennent du terrain, pour savoir ce que les gens veulent vraiment que l’on fasse afin que l’accord soit un succès pour eux. Donc, pour nous, les espaces de dialogue comme celui-ci sont essentiels.
Quels sont les défis et perspectives par rapport aux règles d’origine ?
Il faut avouer que les règles d’origine constituent un instrument de politique commerciale essentiel pour, d’une part, la mise en œuvre des politiques commerciales des États et, d’autre part, l’application effective des régimes préférentiels prévus dans les accords commerciaux régionaux. Les règles d’origine sont des critères, des procédures, des lois et des règlements qui permettent de déterminer la nationalité économique d’une marchandise. L’objectif, c’est qu’une marchandise qui ne vient pas d’un État ayant signé un accord ne puisse pas bénéficier des préférences prévues par cet accord. Mais comment détermine-t-on que cette marchandise est originaire d’un État partie à l’accord ? Ce sont les règles d’origine qui permettent de le faire. Et donc, c’est un vrai défi pour les entreprises de comprendre ce que sont les règles d’origine. C’est très complexe. Il faut former les gens et leur expliquer ce que c’est, les outiller pour qu’ils soient capables de mettre en œuvre le dispositif de l’origine : calculer les quotas requis en termes de taux d’incorporation des matières non originaires, en termes de valeur ajoutée. Ce sont des choses qui ne sont pas toujours évidentes pour les PME. Il y a donc un vrai défi en termes de développement des capacités des acteurs commerciaux pour qu’ils comprennent le concept des règles d’origine et qu’ils soient capables de les mettre en œuvre.
Arrivera-t-on au final à des règles d’origine harmonisées CEEAC-ZLECAf ?
La réalité factuelle, c’est qu’aujourd’hui les règles d’origine de la CEEAC sont alignées à plus de 60 % à celles de la ZLECAf. Il y a un point qui reste à traiter : celui des critères d’origine, qui sont fondamentalement divergents. Sur ce point, nous avons une opinion qui n’est pas toujours celle de tout le monde, parce que nous ne sommes pas sûrs, au stade actuel de notre réflexion, qu’il soit pertinent d’abandonner nos critères d’origine régionaux pour nous aligner totalement aux critères d’origine de la ZLECAf pour le commerce intra-régional. En effet, nous avons des PME qui risquent de ne pas être capables de satisfaire le critère exigé par la ZLECAf. Pourtant, dans le cadre du commerce régional, on peut leur donner l’opportunité d’accéder au marché préférentiel de la région en appliquant nos critères d’origine, qui sont beaucoup plus souples que ceux de la ZLECAf. Donc, une réflexion est en cours sur le sujet, mais nous avons tendance à penser que nous risquons d’adopter la coexistence des deux critères d’origine.
Vous avez évoqué la cartographie des barrières non tarifaires. Quels sont les enseignements tirés après les enquêtes de terrain dans la zone CEEAC ?
Après les enquêtes qui ont été menées, on a identifié un certain nombre de barrières non tarifaires communes à tous les États. Les tracasseries sur les corridors sont vraiment un problème partout ; les contrôles non réglementaires et non encadrés aussi. On a un problème de non-coordination des administrations qui interviennent aux frontières. On doit résoudre ce problème-là pour simplifier les procédures pour les opérateurs économiques. On a un problème de dématérialisation des procédures. Les opérateurs économiques sont encore confrontés à des papiers, et à de multiples papiers qui sont exigés. Il faut dématérialiser pour simplifier les choses. Il y a un ensemble de barrières non tarifaires que nous avons identifiées et que nous allons nous atteler à lever progressivement.
Quelles politiques faut-il adopter aujourd’hui pour être sûr que la ZLECAf profite à nos États?
Au-delà des politiques commerciales qui sont régies par la ZLECAf, on ne peut pas ne pas mettre en place d’autres politiques, parce que la mise en place de la ZLECAf et de la libéralisation commerciale ne génère pas automatiquement les externalités positives. Il faut mettre en œuvre d’autres politiques connexes pour pouvoir bénéficier de la libéralisation commerciale. Par exemple, si vous n’avez pas une vraie politique industrielle qui vous permet de valoriser vos dotations factorielles naturelles pour créer des marchandises industrielles exportables, comment allez-vous bénéficier du marché préférentiel qui vous est offert ? Même si on vous enlève les droits d’accès à tous les pays africains, si vous n’avez pas une marchandise produite sur la base de votre dotation factorielle en créant de la valeur sur votre territoire, vous ne pourrez pas bénéficier des régimes préférentiels. Si vous n’avez pas une vraie politique agricole qui vous permet de valoriser votre potentiel agricole — on a plus de 70 % de nos terres cultivables en Afrique centrale qui sont encore non exploitées — comment va-t-on tirer profit de la ZLECAf ? On a le problème de l’énergie. Si on n’a pas une vraie politique énergétique, comment peut-on développer des industries et comment peut-on avoir des marchandises compétitives, à terme, qui vont accéder au marché libéralisé ? Il est donc indispensable de mettre en place des politiques connexes. Je n’ai pas parlé des politiques d’infrastructures. On a de gros problèmes de logistique. Si on ne met pas en place de vrais programmes de construction des infrastructures d’interconnexion, si on ne développe pas la connectivité, l’accès à Internet, etc., il y a énormément de politiques connexes à mettre en place pour tirer pleinement profit d’un marché extraordinaire qui nous est offert. C’est 1,4 milliard de consommateurs. C’est extraordinaire, mais on doit y travailler.
Propos recueillis par Louise Nsana
Ils ont dit

Florentin Ngarhoyoum, conseiller technique du ministre du Commerce du Tchad
«Le Comité manque de capacité pour comprendre comment exécuter la Zlecaf»
Le Tchad a mis sur pied un Comité national mise en œuvre opérationnelle de la ZLECAF qui est encore jeune. Il a été mis en place il y a un an. Avant ce comité, il y avait un secrétariat de mise en œuvre qui coordonnait les activités, qui était présidé par le ministre du Commerce. Le comité a beaucoup de défis parce que d’abord il est jeune et nous avons des problèmes de formation. Il manque de capacités pour comprendre comment exécuter la ZLECAF. Le deuxième défi, et c’est le plus crucial, c’est le problème de financement. C’est récemment que le ministre a pensé que le gouvernement doit financer une grande partie du fonctionnement et demander le financement aux partenaires pour d’autres activités. Il y aussi le problème de coordination au niveau du secteur privé. Il n’y a pas une structure du secteur privé qui peut coordonner le secteur privé tchadien. Et même, le secteur privé a peur et ne vient pas au ministère du Commerce pour se renseigner sur les évolutions. Ce sont les défis cruciaux qui freinent le fonctionnement du comité actuel de la ZLECAF.

Jacqueline Tientcheu, présidente de la FOFE-AC
« Nous avons besoin d’être dans les comités pour avoir la bonne information »
Nous avons besoin aujourd’hui d’être dans les comités pour avoir la bonne information. Et surtout avoir les bons partenaires techniques. Parce que sans ça, on ne peut pas développer les opportunités d’affaires. J’ai l’habitude dire que faire du commerce, développer une entreprise c’est comme avoir une voiture. Une voiture permet d’aller plus lois. Maintenant, Le finance ment c’est comme le carburant. Or, le commerce dont on parle répond à certaines règles.
Les femmes aujourd’hui, on peut les appeler les minorités parce que longtemps avant, on ne parlait pas de la notion d’inclusivité. Aujourd’hui qu’on en parle, il y a une grande partie des femmes qui ont besoin de renforcement des capacités. Amener les femmes de toutes régions dans le commerce guidé. Donc on a besoin de l’appui des partenaires au développement pour pouvoir commercialiser dans les règles de l’art. Pour se professionnaliser, il faut les bases : un siège, un secrétariat, des termes de référence, répondre aux appels d’offres, Tout ça a un coût. Nous voulons que la CEA avec ses partenaires ouvrent une fenêtre spécifique pour développer le genre et les accompagner de manière spécifique pour qu’ils rentrent dans le commerce. Et nous collectons les produits, nous passons à la certification et nous commençons à vendre.

Elysée Deumany, coordonatrice régional Salon Saeief-CEEAC
« Il faut qu’on ait des financements directs et un moyen aussi de mettre ensemble nos capacités »
Quand on voit les défis qu’il y a, on a parlé de la logistique qui freine souvent les échanges entre pays d’une même région. Et c’est vrai. On a parlé aussi de la femme dans le commerce, les difficultés qui sont liées à la femme dans le commerce. Et au bout de quatre jours, les femmes ont eu à exprimer le besoin d’avoir des financements. Et des financements directs qui puissent vraiment servir pour ce que la femme fait. Et quand nous avons vu qu’il y a des financements qui passent par plusieurs mains avant d’arriver aux femmes, ça a posé problème. Il faut qu’on ait des financements directs et qu’on ait un moyen aussi de pouvoir mettre ensemble nos capacités pour être efficace. Donc nous, nous avons eu à partager ce que la Commission CEEAC et le secteur privé a déjà commencé à faire. Et ce qui a été relevé comme avancée au bout d’un an, c’est qu’il y a eu la structuration des femmes au niveau de chaque pays, et au niveau régional, d’avoir le SAIEF-CEEAC, qui est le réseau des femmes entrepreneures d’Afrique centrale, qui regroupe toutes les femmes de la région. Et donc, on a montré comment nous pouvons travailler ensemble et surtout mettre en avant la plateforme SAIEF-CEEAC, qui a été créée comme une plateforme d’échanges et de réseautage pour tous les onze pays de l’Afrique centrale et la diaspora. Et nous avons dit qu’au travers de cette plateforme, les femmes peuvent déjà se connaître, se mettre ensemble et faire des choses ensemble. Et ça, ça nous permet de mutualiser nos capacités et de pouvoir répondre au marché. Parce que nous sommes dans le cadre de la ZLECAf. Et la ZLECAf, c’est cinquante-cinq pays. Donc si nous ne sommes pas ensemble, nous ne pourrons pas répondre à ce gros marché.
Propos recueillis par Louise Nsana


