La République et la saison des révélations

Il ne manque plus grand chose au Cameroun pour parachever l’architecture administrative. Un ministère des Révélations publiques, par exemple.

Avec un ministre, deux secrétaires d’État, quelques directeurs, des attachés de presse et, naturellement, une cellule de veille WhatsApp. Mission : recueillir, vérifier, classer et, surtout, diffuser les secrets que la République n’a pas encore eu le temps de découvrir.
L’idée paraît saugrenue ?
Elle ne l’est presque plus. Car le pays vit désormais au rythme des révélations. Chaque matin apporte son lot de confidences, de documents, d’enregistrements, de captures d’écran et de « sources proches du dossier ». Du planton à la secrétaire, du Capitaine au
Colonel, du militant au responsable politique, chacun semble détenir une petite partie du grand puzzle national. La République
des dossiers est ouverte. Hier, il fallait un journaliste, une enquête, plusieurs sources et beaucoup de patience pour faire sortir une affaire. Aujourd’hui, il suffit parfois d’un téléphone et d’un doigt suffisamment rapide pour appuyer sur « transférer ». L’information ne descend plus nécessairement des institutions vers les citoyens. Elle remonte des couloirs, des bureaux et des arrière-salles jusqu’au grand bazar numérique. Le moindre différend administratif peut devenir une affaire publique. Une note interne se transforme en pièce à conviction. Une conversation privée devient un feuilleton. Un désaccord professionnel prend les allures d’une crise nationale. Et le ragot, miracle de notre époque, peut obtenir en quelques heures le statut enviable de « révélation».
Il faut évidemment distinguer, entre des révélations d’intérêt public ; celles qui mettent au jour des abus, questionnent une
décision, exposent une contradiction ou permettent de comprendre ce que les institutions auraient préféré garder sous le tapis,
celles-là sont utiles. Et une démocratie a besoin de lumière, de contre-pouvoirs et de citoyens capables de demander des comptes.
Mais il existe aussi l’autre catégorie : la révélation comme arme de vengeance. On ne publie plus pour informer, mais pour atteindre.
On ne transmet plus pour éclairer, mais pour embarrasser. On ne dénonce plus seulement une pratique ; on règle un compte. Et dans ce jeu-là, la vérité devient parfois une simple circonstance. Le procédé est redoutablement efficace. Une accusation
est lancée. Puis viennent les commentaires. Puis les indignations. Puis les experts autoproclamés. À la fin, personne ne sait
exactement ce qui s’est passé, mais tout le monde a déjà choisi son coupable.
Voilà le nouveau tribunal populaire : rapide, bruyant et sans greffier. Le plus curieux est que cette frénésie révèle autant
les faiblesses du système que celles de notre rapport à l’information. Lorsque les institutions communiquent peu, les rumeurs
communiquent beaucoup. Lorsque les procédures paraissent lentes, la dénonciation numérique devient instantanée.
Lorsque la parole officielle ne convainc plus, le « j’ai une source » devient une monnaie d’échange. Et chacun se découvre journaliste, enquêteur, procureur et commentateur. Le danger est évident : à force de tout révéler, on finit par ne plus distinguer l’essentiel de l’accessoire.
Le secret d’État se retrouve voisin du ragot de bureau. Le dossier sérieux côtoie la vengeance personnelle. Le lanceur d’alerte se retrouve dans le même vacarme que le colporteur de rumeurs. Tout fuit donc. Mais tout n’est pas vrai. C’est là que devrait commencer le travail sérieux : vérifier, recouper, contextualiser, interroger, confronter. Bref, faire du journalisme plutôt que du transfert de fichiers. Car une société démocratique ne se mesure pas au nombre de secrets qu’elle réussit à faire fuiter, mais à sa capacité à transformer les révélations en vérité établie, en responsabilité et, lorsque cela est nécessaire, en sanction.
Sinon, il faudra effectivement créer ce fameux ministère des Révélations publiques. Avec un grand bâtiment à Yaoundé. Un
standard ouvert 24 heures sur 24. Une boîte WhatsApp officielle. Et pourquoi pas, au fronton, cette devise administrative d’un nouveau genre : « Vous avez un secret ? La République vous écoute. » Le problème, évidemment, serait de trouver quelqu’un pour
garder le secret du ministère.
Jean René Meva’a Amougou


