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L’État sous-traite la guerre, les milices encaissent le pouvoir

Des groupes d’autodéfense aux milices alliées des armées nationales, la sécurité en Afrique centrale repose de plus en plus sur des acteurs hybrides. Une stratégie d’urgence qui brouille les frontières entre protecteurs et prédateurs.

Afrique centrale : armées conventionnelles et milices armées se partagent le front

La guerre en Afrique centrale a changé de visage. Le duel classique entre armées régulières et rébellions organisées appartient de plus en plus au passé. Désormais, les conflits se déroulent dans une zone grise où les frontières entre soldats, miliciens, volontaires et groupes armés deviennent difficiles à distinguer.

Face à des États confrontés à des territoires immenses, des frontières poreuses et des menaces multiples, la tentation est grande de s’appuyer sur ceux qui connaissent le terrain. Groupes d’autodéfense, comités de vigilance et milices communautaires sont devenus des auxiliaires sécuritaires dans plusieurs pays.

Une solution de circonstance : l’État apporte la reconnaissance, les groupes apportent les hommes et la connaissance du terrain. Une sorte de partenariat public-privé de la sécurité… sauf qu’ici, les « prestataires » ne gèrent pas des bureaux ou des chantiers, mais des armes. Et l’expérience montre que les armes ont souvent tendance à réclamer leur propre agenda.

Les alliés de l’urgence
Du bassin du lac Tchad à l’est de la République démocratique du Congo (RDC), en passant par la République centrafricaine (RCA) et le Soudan du Sud, les États composent désormais avec des forces hybrides.
Les armées y trouvent des relais précieux. Les groupes armés, eux, obtiennent une forme de légitimité, des ressources et une influence locale. Le combattant d’hier devient parfois le partenaire d’aujourd’hui, avec le risque de devenir l’acteur incontournable de demain.

En RDC, les Wazalendo illustrent cette nouvelle réalité. Mobilisés aux côtés des forces gouvernementales contre le M23, ils sont devenus des alliés militaires importants. Mais cette collaboration nourrit également des interrogations sur leur contrôle, leurs méthodes et leur rôle futur.
En RCA, plusieurs groupes armés ont participé à des arrangements sécuritaires avec les autorités nationales et leurs alliés. Une stratégie qui peut calmer momentanément les violences, mais qui entretient parfois une ambiguïté : un groupe armé intégré reste-t-il un groupe armé ou devient-il une force officielle ?

Le pari risqué de la délégation
« La question centrale est celle du contrôle. Un État peut s’appuyer temporairement sur des acteurs locaux, mais il doit éviter de créer des centres de pouvoir concurrents », analyse Cyril Batawilla, spécialiste des questions de paix et de sécurité en République centrafricaine. Selon lui, « l’urgence militaire ne doit pas devenir une justification permanente à la fragmentation de l’autorité publique ».

Même constat au Cameroun. Pour [Nom de l’expert camerounais], chercheur en sécurité régionale, « les comités de vigilance ont montré leur utilité dans certaines zones, notamment grâce à leur proximité avec les populations. Mais sans encadrement strict, ces structures peuvent basculer vers des logiques de contrôle communautaire ou de règlement de comptes ».
Le problème n’est donc pas seulement l’existence de ces groupes, mais leur transformation en acteurs permanents de la sécurité.

Le syndrome du colocataire armé
Au Gabon, où les questions de stabilité régionale occupent une place importante dans les débats sécuritaires en Afrique centrale. Paulin Ekondo Ndia, analyste des questions stratégiques en Afrique centrale, observe que « la multiplication des acteurs armés traduit une crise plus profonde : celle de la capacité des États à assurer seuls la protection des territoires ».
Pour lui, « lorsqu’un État délègue une partie de sa mission régalienne, il doit conserver la capacité de reprendre totalement le contrôle. Sinon, l’exception devient progressivement la règle ».
Une équation délicate : utiliser des forces auxiliaires sans leur permettre de devenir des puissances autonomes. En clair, inviter un voisin armé pour surveiller la maison ne doit pas conduire à lui remettre les clés.

Jean -René Meva’a Amougou

Tout le monde et personne

À guerre en Afrique centrale n’a plus toujours d’uniforme officiel. Elle porte parfois les habits d’un villageois armé, d’un groupe communautaire, d’une milice alliée ou d’un auxiliaire local. Le rapport de l’ISS met en lumière une mutation profonde : l’État n’est plus seul à faire la guerre. Il partage désormais le champ de bataille avec ceux qu’il combat parfois, qu’il tolère souvent et qu’il utilise occasionnellement.

Voilà le grand paradoxe sécuritaire de la région : pour reprendre le contrôle des territoires, les États s’appuient sur des acteurs qui peuvent, à terme, fragiliser leur autorité.
Dans l’est de la République démocratique du Congo, les Wazalendo illustrent cette contradiction. Présentés comme des alliés indispensables contre le M23, ces groupes apportent à l’armée congolaise une connaissance du terrain et une capacité de mobilisation locale. Mais les accusations de violations des droits humains, de taxation illégale et d’exploitation des ressources naturelles rappellent une vérité brutale : un allié armé reste un acteur autonome avec ses propres intérêts.
En République centrafricaine, certains groupes locaux ont également navigué entre coopération avec les forces nationales, alliances extérieures et affirmation de leur propre pouvoir. Dans le bassin du lac Tchad, les comités de vigilance sont devenus les gardiens improvisés de villages abandonnés par des appareils sécuritaires trop éloignés.

Le rapport de l’ISS pose alors une question dérangeante : à force de déléguer la sécurité, les États ne fabriquent-ils pas eux-mêmes les acteurs qui contesteront demain leur autorité ?
Car l’insécurité n’est plus seulement une conséquence des conflits. Elle est devenue, dans certaines zones, une économie. Contrôle des routes commerciales, exploitation minière, prélèvements illégaux, enlèvements contre rançon : la guerre nourrit des réseaux, crée des revenus et entretient des dépendances.
« Le problème n’est pas seulement l’existence des groupes armés, mais la manière dont certains systèmes politiques et économiques finissent par avoir besoin d’eux », analyse le Pr Jean-Baptiste Nguema, spécialiste des questions de paix et sécurité en Afrique centrale.

Cette phrase résume l’un des plus grands défis de la région : sortir d’une logique où l’urgence justifie tout.
Car une milice peut être un rempart aujourd’hui et une menace demain. Un groupe d’autodéfense peut protéger une communauté tout en imposant ses propres règles. Un allié militaire peut devenir un concurrent politique.
Le danger est donc moins dans l’existence de ces acteurs que dans leur institutionnalisation silencieuse.
L’Afrique centrale doit désormais répondre à une équation complexe : comment utiliser les forces locales sans devenir prisonnière de leur pouvoir ? Comment restaurer l’autorité de l’État sans ignorer les réalités du terrain ?
La réponse ne viendra pas seulement des armes. Elle passera par une réforme profonde des systèmes de sécurité, une justice crédible, une meilleure présence administrative et une lutte réelle contre les économies criminelles.
Sinon, la région risque de s’installer dans un dangereux entre-deux : des États officiellement souverains, mais des territoires où la sécurité se négocie entre plusieurs détenteurs de la force. Une paix où chacun garde son fusil, mais où personne ne possède vraiment la clé de la stabilité.

Les civils dans le brouillard

Dans les zones de crise d’Afrique centrale, la multiplication des acteurs armés brouille les repères des populations. Entre forces officielles, groupes d’autodéfense et milices alliées, le citoyen cherche encore à savoir qui tient le bouclier et qui tient les comptes.

La scène pourrait prêter à sourire si elle n’était pas tragique : dans certains villages d’Afrique centrale, il faut presque demander une carte de visite avant de savoir à qui l’on a affaire. Uniforme militaire ? Groupe d’autodéfense ? Milice communautaire ? Aux yeux des populations, la frontière entre protecteur et acteur armé est devenue aussi floue qu’une route poussiéreuse après un violent orage.

La promesse était simple : renforcer la sécurité. La réalité est plus complexe. Face à des États parfois débordés par l’étendue des territoires à contrôler, les autorités ont multiplié les relais : volontaires communautaires, comités de vigilance, forces supplétives ou groupes alliés. Une stratégie qui peut apporter une réponse rapide dans les zones abandonnées par l’administration. Mais elle installe aussi une question embarrassante : qui surveille ceux qui surveillent ?

Le grand théâtre des uniformes

Dans plusieurs régions en crise, les habitants vivent au rythme d’une mosaïque d’autorités. Le préfet représente l’État, le militaire incarne la force publique, le groupe local connaît le terrain et parfois le chef de faction impose ses propres règles. Une sorte de « copropriété sécuritaire » où chacun possède une clé, mais où personne ne semble vraiment avoir le double de la serrure.
« La multiplication des acteurs armés crée une dilution de la responsabilité. Lorsque des abus sont commis, les victimes ne savent pas toujours vers quelle institution se tourner », analyse un chercheur gabonais spécialiste des questions de défense.
Pour lui, le problème n’est pas seulement militaire : « La sécurité ne peut pas être réduite au nombre d’armes présentes sur le terrain. Elle dépend aussi de la confiance entre les populations et ceux qui portent l’uniforme. »

L’illusion du nombre
Sur le papier, davantage d’hommes en armes devraient signifier davantage de protection. Mais dans la pratique, l’équation est moins mécanique. Un village peut compter plusieurs groupes chargés de sa sécurité et pourtant rester vulnérable.
« La présence armée n’est pas toujours synonyme de sécurité. Elle peut même devenir une source d’inquiétude lorsque les chaînes de commandement sont confuses », estime un expert centrafricain des conflits locaux.
Cette situation rappelle une vieille règle des crises : trop d’acteurs ne signifient pas forcément trop de solutions. Parfois, cela ressemble davantage à un orchestre où chacun joue sa partition sans chef d’orchestre. Le vacarme est impressionnant, mais la mélodie reste introuvable.

JRMA

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