Mbongo Ngabo Seli : «Il faut reconnaître les progrès accomplis»

À la tête du département chargé du Marché commun de la CEMAC, il se trouve au cœur d’un chantier décisif : transformer l’intégration économique en réalité pour les entreprises et les consommateurs. Alors que le Conseil communautaire de la concurrence se réunit à Douala, le Commissaire défend une vision offensive du marché régional, fondée sur la libre circulation, les projets intégrateurs, la veille concurrentielle et l’élargissement des opportunités d’affaires. Pour lui, l’enjeu n’est plus seulement d’édicter des règles, mais de faire de la CEMAC un espace économique effectivement intégré.

Pourquoi la question de la concurrence est-elle devenue si stratégique pour la CEMAC ?
Parce qu’il ne peut y avoir de véritable marché commun sans règles du jeu communes. La libre circulation des marchandises, des services et des facteurs de production ne suffit pas. Il faut également garantir que les opérateurs économiques puissent exercer leurs activités dans un environnement transparent, équitable et prévisible.
La concurrence constitue donc un pilier du marché commun. Elle permet de prévenir les comportements qui pourraient restreindre ou fausser le libre jeu du marché, mais également de favoriser l’innovation, l’investissement et l’amélioration de la qualité des biens et services.
C’est précisément le sens du travail du Conseil communautaire de la concurrence. Depuis sa mise en place, cet organe examine les opérations de concentration, suit les enquêtes sectorielles et contribue à la mise en œuvre de la réglementation communautaire. Notre ambition est de faire en sorte que le droit de la concurrence ne demeure pas seulement un ensemble de textes, mais devienne une réalité économique.
Où en est aujourd’hui la CEMAC dans la construction de cette culture concurrentielle ?
Il faut reconnaître les progrès accomplis. La CEMAC dispose désormais d’un cadre juridique communautaire qui permet d’encadrer les pratiques anticoncurrentielles, les abus de position dominante et les opérations de concentration.
Le règlement communautaire constitue une avancée importante parce qu’il donne à la Communauté les moyens d’apprécier les effets qu’une opération économique peut produire sur plusieurs marchés nationaux. Lorsqu’une entreprise en acquiert une autre ou lorsqu’une concentration risque de modifier profondément la structure d’un marché, il est nécessaire de regarder ses conséquences au-delà des frontières nationales.
Mais nous sommes dans une phase de consolidation. Le droit de la concurrence doit encore être mieux connu des administrations, des entreprises, des magistrats, des avocats et, surtout, des opérateurs économiques. Il faut que les entreprises sachent ce qui est permis, ce qui ne l’est pas et quelles sont les procédures applicables.
Votre 21ᵉ session se tient à Douala. Quels sont les principaux enjeux de cette rencontre ?
Cette session s’inscrit dans la continuité du travail engagé depuis les premières sessions du Conseil communautaire de la concurrence. Il s’agit notamment d’examiner les dossiers qui nous sont soumis, d’apprécier les opérations de concentration et de faire le point sur les enquêtes sectorielles.
Le Conseil doit aussi poursuivre son travail d’harmonisation et de professionnalisation. Une politique de concurrence efficace repose sur des informations fiables, des analyses économiques solides et des procédures maîtrisées.
Notre objectif n’est pas de bloquer les entreprises ou les investissements. Au contraire. Il s’agit de créer les conditions permettant aux investissements de se développer dans un marché sain. Une concentration peut être économiquement utile. Elle peut permettre à une entreprise d’atteindre une taille critique, de réaliser des économies d’échelle et d’améliorer sa compétitivité. Ce que nous devons vérifier, c’est qu’elle ne conduit pas à verrouiller durablement le marché au détriment des autres acteurs.
La CEMAC doit-elle craindre la constitution de positions dominantes dans certains secteurs?
La question mérite effectivement une attention particulière, mais il faut éviter une confusion. Une position dominante n’est pas, en elle-même, une infraction. Une entreprise peut devenir leader parce qu’elle est plus performante, parce qu’elle innove ou parce qu’elle réalise des investissements importants.
Ce qui nous intéresse, c’est l’abus éventuel de cette position. Il faut déterminer si une entreprise utilise sa puissance économique pour empêcher l’arrivée de concurrents, imposer des conditions injustifiées, pratiquer certaines formes d’éviction ou restreindre le libre jeu du marché.
C’est pour cela que les enquêtes sectorielles sont importantes. Elles permettent de comprendre le fonctionnement réel des marchés : leur niveau de concentration, les barrières à l’entrée, les relations entre producteurs et distributeurs, les conditions d’accès aux infrastructures essentielles ou encore les éventuelles pratiques restrictives.
Certains marchés de la CEMAC sont caractérisés par une forte concentration. Est-ce un risque pour le consommateur ?
C’est potentiellement un risque, mais il faut analyser chaque situation. La concentration peut parfois résulter de contraintes économiques objectives. Dans certains secteurs, atteindre une taille suffisante est nécessaire pour amortir des investissements lourds.
Mais lorsqu’un marché devient excessivement concentré et que les conditions d’entrée sont difficiles pour de nouveaux opérateurs, la vigilance doit être renforcée. C’est là que la politique de concurrence prend tout son sens.
Le consommateur doit rester au centre de notre action. Une concurrence saine doit favoriser des prix compétitifs, une meilleure qualité, davantage de choix et l’innovation. Lorsque la concurrence disparaît, ces incitations peuvent progressivement s’affaiblir.
Justement, la vie chère demeure une préoccupation majeure dans plusieurs pays de la sous-région. La politique de concurrence peut-elle contribuer à faire baisser les prix ?
Oui, mais elle ne peut pas tout régler. Les prix dépendent de nombreux facteurs : les coûts de production, l’énergie, le transport, la fiscalité, les infrastructures, les taux de change, les coûts logistiques et les conditions internationales.
La politique de concurrence intervient lorsqu’il existe des comportements susceptibles de fausser le marché. Elle permet de s’assurer que les prix ne sont pas artificiellement maintenus à un niveau élevé par des ententes ou certaines pratiques abusives.
Mais pour obtenir une baisse durable des coûts, il faut également agir sur l’offre. Il faut produire davantage dans la région, transformer davantage localement et améliorer la circulation des marchandises. C’est pourquoi la politique de concurrence doit être pensée avec les autres politiques communautaires.
Vous insistez beaucoup sur la veille concurrentielle. Pourquoi ?
Parce qu’une politique de concurrence efficace commence par la connaissance du marché. La veille concurrentielle permet d’identifier les évolutions d’un secteur, les nouveaux entrants, les mouvements de concentration, les changements réglementaires et les transformations des chaînes de valeur.
Cette veille qui promeut le libre exercice des activités économiques dans notre espace communautaire permet de multiplier les opportunités d’affaires, d’étendre et d’approfondir le marché des biens et services, de favoriser la réalisation des économies d’échelle.
C’est particulièrement important pour les PME. Une petite entreprise qui raisonne uniquement à l’échelle de son marché national peut passer à côté d’opportunités considérables. Une veille organisée à l’échelle communautaire permet de repérer un fournisseur au Congo, un partenaire au Gabon, un débouché en RCA ou une possibilité d’investissement au Tchad. La concurrence devient alors un instrument d’intelligence économique.
Mais comment demander à une PME de surveiller six marchés lorsqu’elle peine déjà à financer son activité ?
C’est justement pourquoi la responsabilité ne doit pas reposer uniquement sur les entreprises. Les institutions communautaires doivent rendre l’information économique plus accessible.
Il faut également simplifier les procédures, améliorer la transparence réglementaire et renforcer les mécanismes permettant aux entreprises de connaître leurs droits et obligations.
Le marché commun doit être lisible. Une PME doit pouvoir savoir quelles règles s’appliquent lorsqu’elle souhaite vendre dans un autre État membre, quelles normes elle doit respecter, quelles formalités elle doit accomplir et quels recours sont disponibles en cas de difficulté.
N’est-ce pas là l’un des principaux problèmes de la CEMAC : les textes existent, mais leur application demeure t-il inégale ?
C’est effectivement un défi. L’intégration économique ne peut pas être uniquement normative. Elle doit être opérationnelle.
Nous devons donc travailler au renforcement des dispositifs nationaux et à une meilleure coordination entre les autorités nationales et communautaires. Le droit communautaire de la concurrence doit être compris et appliqué de manière cohérente.
Cela suppose aussi de renforcer les capacités techniques. Une enquête de concurrence est une opération complexe. Elle nécessite des économistes, des juristes, des enquêteurs, des spécialistes des données et parfois des compétences sectorielles très pointues.
Nous avons engagé ce processus de renforcement des capacités et il doit se poursuivre.
La CEMAC dispose-t-elle aujourd’hui des moyens suffisants pour détecter les ententes et les abus de position dominante ?
Il faut continuer à renforcer ces moyens. La détection des pratiques anticoncurrentielles est probablement l’un des domaines dans lesquels nous devons progresser le plus.
Certaines pratiques sont visibles, d’autres beaucoup moins. Les ententes peuvent être difficiles à identifier. Les abus peuvent prendre des formes complexes. Les marchés numériques introduisent également de nouvelles problématiques.
Il faut donc développer les outils d’analyse et améliorer la circulation de l’information. Les autorités nationales de concurrence ont un rôle essentiel à jouer, parce qu’elles sont au contact des marchés et des entreprises.
Le Conseil communautaire doit, pour sa part, assurer la cohérence de l’approche à l’échelle de la CEMAC.
Justement, le numérique change les règles du jeu. La CEMAC est-elle prête à affronter la concurrence des plateformes ?
C’est un nouveau chantier. Les marchés numériques ne connaissent pas les frontières de la même manière que les marchés traditionnels. Une plateforme peut atteindre plusieurs pays sans disposer nécessairement d’une présence physique importante dans chacun d’eux.
Cela pose des questions nouvelles en matière de position dominante, d’accès aux données, d’interopérabilité, de pratiques d’exclusion et de protection du consommateur.
La CEMAC doit donc anticiper ces évolutions. Le droit de la concurrence doit rester suffisamment robuste pour répondre aux nouveaux modèles économiques.
La faiblesse du commerce intracommunautaire ne constitue-t-elle pas finalement le principal obstacle à la concurrence ?
C’est un problème majeur. On ne peut pas avoir un marché commun pleinement concurrentiel si les entreprises ont des difficultés à franchir les frontières.
Il faut regarder la réalité économique. Une entreprise peut disposer d’un produit compétitif, mais perdre cet avantage à cause du coût du transport, des délais aux frontières, des procédures administratives ou des difficultés de paiement.
La concurrence suppose donc la mobilité. Plus les entreprises peuvent accéder facilement aux marchés voisins, plus elles sont incitées à améliorer leurs produits et leurs services.
C’est pourquoi les projets intégrateurs sont essentiels. Les routes, les corridors, l’énergie, les télécommunications et les systèmes de paiement ne sont pas des sujets séparés de la politique de concurrence. Ils en constituent une infrastructure.
Est-ce à dire que le marché commun de la CEMAC reste encore largement théorique ?
Je ne dirais pas cela. Des progrès importants ont été réalisés. La libre circulation, le cadre communautaire, les institutions, les projets intégrateurs et les instruments de financement constituent des acquis.
Mais il faut reconnaître que l’intégration économique doit encore être approfondie. Nous avons une monnaie commune, mais nous devons davantage développer l’économie réelle commune.
Le véritable indicateur du succès sera la capacité d’une entreprise de Douala à vendre à Bangui, d’une entreprise de Libreville à développer son activité à Yaoundé, d’un producteur tchadien à accéder au marché camerounais ou d’un opérateur congolais à trouver des débouchés dans les autres États membres avec des coûts et des procédures raisonnables.
La Zone de libre-échange continentale africaine ajoute-t-elle une pression supplémentaire ?
Elle représente surtout une formidable opportunité. Mais elle nous oblige à être plus compétitifs.
La ZLECAf élargit considérablement le terrain de jeu des entreprises africaines. Pour une PME de la CEMAC, cela signifie qu’elle peut potentiellement accéder à un marché continental beaucoup plus vaste. Mais cela signifie aussi qu’elle sera confrontée à des concurrents venus d’autres régions d’Afrique.
La meilleure préparation à cette compétition continentale consiste donc à consolider d’abord notre marché régional. Si nous voulons être compétitifs à l’échelle africaine, nous devons apprendre à produire, commercer et investir davantage ensemble.
Quel rôle doivent jouer les gouvernements dans cette nouvelle politique de concurrence ?
Leur rôle est déterminant. Les États doivent garantir un environnement réglementaire transparent et éviter les mesures qui créent artificiellement des barrières entre les marchés.
Ils doivent également renforcer les autorités nationales chargées de la concurrence et favoriser la coopération avec le niveau communautaire.
Mais l’État doit aussi montrer l’exemple dans ses propres pratiques économiques. Lorsqu’il intervient sur un marché, il doit veiller à ne pas créer des avantages indus ou des distorsions qui empêchent les entreprises privées de se développer.
L’objectif n’est pas d’opposer secteur public et secteur privé. Il est de construire un environnement dans lequel chacun peut contribuer à la croissance.
Et les entreprises, que doivent-elles changer ?
Elles doivent intégrer davantage la dimension communautaire dans leur stratégie. Trop souvent, une entreprise pense encore en termes strictement nationaux.
Le marché de la CEMAC doit être considéré comme un espace économique global. Cela signifie surveiller les concurrents régionaux, identifier les opportunités d’investissement, rechercher des partenariats et anticiper les évolutions réglementaires.
Les entreprises doivent également comprendre que le respect des règles de concurrence constitue un avantage stratégique. Une entreprise qui développe une réputation de conformité inspire davantage confiance à ses partenaires et aux investisseurs.
Peut-on imaginer une véritable politique industrielle commune autour de quelques secteurs stratégiques ?
C’est précisément l’une des pistes que nous devons explorer. L’Afrique centrale dispose de ressources considérables, mais nous devons davantage les transformer localement.
Il existe des possibilités dans l’agriculture, l’agro-industrie, le bois, les minerais, l’énergie, les infrastructures et les services. Une approche régionale permettrait de créer des chaînes de valeur qui dépassent les frontières nationales.
Prenons l’exemple d’une matière première produite dans un pays, transformée dans un autre et commercialisée dans un troisième. Cela crée des emplois, développe les compétences et augmente la valeur ajoutée conservée dans la région. C’est cette logique qui doit guider l’intégration économique.
Votre vision du marché commun a souvent dépassé les frontières des six États. Est-ce toujours votre ambition ?
Notre priorité immédiate reste évidemment la consolidation de la CEMAC. Mais nous devons aussi réfléchir à l’environnement économique plus large de l’Afrique centrale.
La région ne peut pas vivre en vase clos. Elle doit développer des connexions avec les autres espaces économiques africains. L’élargissement du marché potentiel ouvre des perspectives considérables, à condition que nous soyons capables de renforcer nos infrastructures et notre compétitivité.
L’objectif ultime reste de construire un espace économique suffisamment intégré pour peser dans les échanges continentaux et internationaux.
Après plusieurs années de construction institutionnelle, quel est aujourd’hui le principal risque pour la CEMAC ?
Le principal risque serait de rester dans une intégration de textes sans suffisamment d’intégration de l’économie réelle.
Nous pouvons adopter toutes les réglementations que nous voulons. Si les marchandises ne circulent pas, si les entreprises ne peuvent pas investir librement, si les infrastructures restent insuffisantes et si les marchés demeurent cloisonnés, nous n’aurons pas atteint notre objectif.
Il faut donc passer progressivement d’une logique de réglementation à une logique d’effectivité.
Et votre priorité pour les prochaines années ?
Faire en sorte que le marché commun soit davantage vécu par les entreprises et les citoyens.
Il faut que le producteur voie la CEMAC comme son marché naturel, que l’investisseur puisse raisonner à l’échelle communautaire et que le consommateur bénéficie réellement de la concurrence.
La veille concurrentielle, le contrôle des concentrations, les enquêtes sectorielles et le renforcement des autorités nationales ne sont que des instruments. La finalité est beaucoup plus large : construire un espace économique où la concurrence stimule l’investissement, où l’intégration crée des opportunités et où le consommateur bénéficie des gains de productivité.
La CEMAC possède les bases institutionnelles. Le défi, désormais, est de transformer ces bases en réalités économiques.
En une phrase, qu’est-ce que la concurrence doit apporter à la CEMAC ?
Elle doit permettre de transformer le marché commun en véritable espace d’opportunités. Une concurrence saine ne consiste pas seulement à empêcher les abus. Elle doit donner à davantage d’entreprises la possibilité d’entrer sur les marchés, de grandir, d’investir, d’innover et de proposer de meilleurs produits aux consommateurs.
C’est ainsi que la concurrence peut devenir non pas une contrainte, mais un moteur de l’intégration économique de l’Afrique centrale.
Propos recueillis par JRMA


