
Les conflits en Afrique centrale connaissent une profonde mutation. Aux côtés des armées nationales, des milices, groupes d’autodéfense et comités de vigilance occupent désormais une place centrale dans les dispositifs sécuritaires. Une évolution qui brouille les responsabilités, nourrit des économies de guerre et complique les processus de paix. Décryptage avec le Pr Jean-Baptiste Nguema, spécialiste des questions de paix, de sécurité et de gouvernance en Afrique centrale.

Les États d’Afrique centrale perdent-ils progressivement le monopole de la violence légitime ?
C’est probablement la principale évolution observée depuis une quinzaine d’années. Le monopole de la violence légitime, qui constitue l’un des fondements de l’État moderne, est aujourd’hui fortement concurrencé. Non pas parce que les gouvernements y renoncent volontairement, mais parce que leurs capacités restent limitées sur de vastes territoires.
Dans de nombreuses zones rurales, frontalières ou forestières, l’administration est absente, les effectifs militaires insuffisants et les infrastructures quasi inexistantes. Les communautés se sont donc organisées pour assurer leur propre protection. Ce phénomène n’est pas nouveau, mais il prend aujourd’hui une ampleur inédite, car ces groupes deviennent parfois des partenaires officiels des armées nationales.
Pourquoi les gouvernements acceptent-ils cette cohabitation ?
Parce qu’ils n’ont souvent pas d’autre choix à court terme. Les groupes communautaires connaissent parfaitement le terrain, les langues locales, les réseaux de circulation et les modes opératoires des groupes rebelles. Ils fournissent un renseignement précieux et permettent de sécuriser des espaces où l’État ne peut être présent en permanence.
Dans l’est de la RDC, en République centrafricaine ou dans le bassin du lac Tchad, ces alliances répondent à une logique opérationnelle. Elles permettent de gagner du temps et parfois de reprendre le contrôle de certaines localités. Mais une solution militaire de circonstance ne constitue pas une politique de sécurité durable.
Ces alliances constituent-elles un risque pour l’autorité de l’État ?
Oui, parce qu’elles créent des centres de pouvoir parallèles. Lorsqu’une milice conserve sa chaîne de commandement, ses sources de financement et son autonomie tout en coopérant avec l’armée, elle acquiert une légitimité supplémentaire sans nécessairement accepter l’autorité de l’État.
À terme, l’État partage l’exercice de la force avec des acteurs qu’il ne contrôle pas complètement. Cette situation fragilise l’autorité publique et complique toute réforme du secteur de la sécurité.
Le rapport de l’ISS évoque une véritable « économie de l’insécurité ». Que signifie cette expression ?
Cela signifie que la guerre produit aujourd’hui des revenus. Des postes de contrôle illégaux, des taxes informelles, des enlèvements contre rançon, l’exploitation de mines, du bois, du bétail ou des routes commerciales alimentent une économie parallèle extrêmement lucrative.
Lorsque plusieurs acteurs milices, réseaux criminels ou parfois même certains éléments des forces régulières tirent profit de cette situation, la paix devient économiquement moins intéressante que la poursuite du conflit.
Autrement dit, certains groupes ne combattent plus uniquement pour des revendications politiques ou identitaires ; ils défendent aussi des intérêts économiques.
Les populations continuent pourtant de faire confiance à certains groupes d’autodéfense. Comment l’expliquer ?
Parce que ces groupes répondent souvent à un vide laissé par l’État. Lorsqu’un village est attaqué, ce sont généralement les premiers à intervenir. Ils connaissent les habitants et disposent d’une capacité de réaction immédiate.
Il faut éviter une lecture trop simpliste. Ces groupes peuvent être protecteurs un jour et auteurs d’exactions le lendemain. C’est toute la difficulté. Leur légitimité repose davantage sur leur proximité avec les communautés que sur leur conformité au droit.
Cette confusion entre protecteurs et prédateurs constitue-t-elle aujourd’hui la principale menace ?
Absolument. Lorsqu’un citoyen ne sait plus si l’homme armé devant lui représente l’État, une milice alliée ou un groupe criminel, la confiance disparaît. Or aucune politique de sécurité ne peut fonctionner durablement sans la confiance des populations.
La confusion favorise aussi l’impunité. Les responsabilités deviennent difficiles à établir et les victimes peinent à obtenir justice.
Les ressources naturelles jouent-elles toujours un rôle central dans les conflits ?
Plus que jamais. Les ressources minières, forestières, pastorales ou agricoles financent directement ou indirectement de nombreux acteurs armés. Le contrôle d’une mine, d’un axe routier ou d’un marché représente parfois davantage qu’une victoire militaire.
Les conflits contemporains sont donc autant des affrontements pour le pouvoir que pour le contrôle des richesses.
Intégrer les milices dans les forces armées est-il une solution ?
C’est une solution qui comporte autant d’avantages que de dangers.
Elle peut permettre de stabiliser rapidement certaines régions et d’offrir une perspective à des combattants. Mais sans contrôle strict, elle risque aussi d’introduire au sein des institutions publiques des pratiques de corruption, de racket ou de violence.
L’intégration ne peut réussir que si elle s’accompagne d’un désarmement effectif, d’une sélection rigoureuse, d’une formation professionnelle et d’une véritable chaîne de commandement.
Quel rôle les organisations régionales comme la CEEAC peuvent-elles jouer?
Elles disposent d’un rôle essentiel en matière de prévention des conflits, de médiation politique, de coopération transfrontalière et d’échange de renseignements.
Les groupes armés circulent d’un pays à l’autre. Les réponses strictement nationales montrent rapidement leurs limites. Il faut une approche régionale beaucoup plus intégrée, notamment pour lutter contre les trafics d’armes, les flux financiers illicites et les réseaux criminels.
Quelles devraient être les priorités des gouvernements ?
La première priorité consiste à reconstruire l’autorité de l’État là où elle est absente. Cela signifie davantage de justice, de police de proximité, de services publics et d’opportunités économiques.
La deuxième priorité est la réforme du secteur de la sécurité. Les forces armées doivent être mieux équipées, mieux formées et davantage soumises à des mécanismes de contrôle.
Enfin, il faut agir sur les causes profondes des conflits : pauvreté, marginalisation, compétition autour des ressources naturelles et instrumentalisation politique des identités communautaires.
Êtes-vous optimiste pour l’avenir de l’Afrique centrale ?
Je suis prudent mais pas pessimiste. La région possède des ressources humaines, économiques et diplomatiques importantes. Cependant, les réponses exclusivement militaires ont montré leurs limites.
La paix ne se construira pas uniquement avec des armes. Elle dépendra de la qualité des institutions, de la gouvernance, de la justice et de la capacité des États à redevenir les premiers garants de la sécurité de leurs citoyens.
Lorsque les populations retrouveront confiance dans leurs institutions, les groupes armés perdront progressivement la légitimité que leur confère aujourd’hui l’absence de l’État.
Propos recueillis par JRMA



