Souveraineté alimentaire : 400 millions pour faire décoller l’import-substitution

Le pactole est mis sur la table pour transformer ses productions locales en véritables alternatives aux importations.

Le chiffre est rond, le problème beaucoup moins. 400 millions de FCFA : c’est l’enveloppe mobilisée par le ministère du Commerce au profit de la Banque Camerounaise des Petites et Moyennes Entreprises (BC-PME), dans le cadre d’une convention destinée à accélérer l’import-substitution. Signé le 18 août par Luc Magloire Mbarga Atangana et le directeur général de la BC-PME, Amadou Haman, l’accord cible notamment le riz, le maïs, la farine, l’huile de palme et le lait.
Sur le papier, l’intention est limpide : produire camerounais, transformer camerounais, distribuer camerounais et, si possible, consommer camerounais. Dans les discours officiels, cela s’appelle la souveraineté alimentaire. Dans la vraie vie économique, cela s’appelle surtout résoudre une équation embarrassante : comment un pays qui produit peut-il continuer à importer autant ?
Le champ ne suffit pas
Le gouvernement a fini par regarder au-delà des plantations. Car le problème ne se situe pas seulement dans le champ. Il commence souvent après la récolte.
Un sac de maïs peut être produit localement et perdre sa bataille contre un produit importé faute de stockage. Un lait camerounais peut exister et disparaître des rayons faute de chaîne du froid. Une farine locale peut être disponible, mais trop chère faute d’équipements performants. Autrement dit, produire ne garantit pas vendre.
C’est précisément ce que reconnaît Luc Magloire Mbarga Atangana lorsqu’il affirme que « produire davantage ne suffit pas ». Il faut encore transformer, conditionner, stocker, transporter et distribuer.
Pour un économiste spécialiste du commerce international, le raisonnement est imparable : un produit local ne remplace durablement une importation que s’il offre au consommateur un rapport qualité-prix compétitif. La fibre patriotique peut provoquer le premier achat. Elle ne garantit certainement pas le deuxième. Voilà le véritable test du PIISAH.
400 millions, et après ?
Il serait cependant imprudent de demander à cette enveloppe de résoudre à elle seule le problème alimentaire camerounais. Quatre cents millions FCFA représentent un levier pour des PME ciblées, pas une révolution industrielle. Le vrai sujet est ailleurs : comment cet argent sera-t-il distribué et à quelles entreprises ? La réponse déterminera une bonne partie du succès de l’opération. Si les financements servent à acheter quelques machines, constituer des stocks, améliorer le conditionnement ou organiser des circuits de distribution, l’effet peut être réel. S’ils se transforment en crédits distribués sans accompagnement, la belle mécanique risque de tousser rapidement.
La BC-PME se retrouve ainsi au cœur d’une responsabilité délicate. Elle doit financer des entreprises capables de devenir autonomes, pas fabriquer artificiellement des champions sous perfusion publique. Car il existe une vieille tentation dans les politiques d’import-substitution : protéger tellement le producteur national qu’on finit par oublier le consommateur. Or le consommateur camerounais, lui, n’a signé aucune convention. Il regarde le prix.
Le spectre du protectionnisme
L’histoire économique invite donc à la prudence. L’import-substitution a déjà été utilisée comme doctrine dans de nombreux pays en développement. Elle a parfois permis l’émergence d’industries nationales. Elle a aussi produit des entreprises protégées, peu productives et dépendantes des barrières douanières.
Réduire les importations ne signifie pas nécessairement fermer le marché. Cela signifie d’abord rendre les entreprises locales plus productives, plus compétitives et plus innovantes. La Zone de libre-échange continentale africaine offre ici un formidable débouché. Une PME camerounaise qui apprend à satisfaire le marché national peut ensuite regarder vers le Gabon, le Tchad, la République centrafricaine, le Congo ou plus loin encore. L’ambition devrait donc être plus élevée que le simple remplacement d’un sac de riz importé par un sac de riz local. Il faut remplacer l’importation aujourd’hui et préparer l’exportation de demain.
La présence, lors de la signature, de représentants des ministères de l’Agriculture, de l’Élevage et de la Planification montre que l’exécutif veut inscrire l’opération dans une stratégie plus large. La SND30 et le PIISAH en constituent les cadres. Mais entre la stratégie et le rayon du supermarché, il y a tout un monde : énergie chère, routes parfois dégradées, coût du transport, accès au crédit, normes, emballage, conservation et faiblesse des réseaux de distribution.
C’est ce monde-là que les 400 millions devront affronter. La question n’est donc pas de savoir si le Cameroun doit produire davantage. Tout le monde est d’accord là-dessus. La question est de savoir comment rendre cette production compétitive sans la maintenir éternellement sous assistance publique. L’import-substitution réussira lorsque le produit camerounais n’aura plus besoin d’être présenté comme camerounais pour convaincre. À ce moment-là seulement, la souveraineté alimentaire cessera d’être un slogan. Elle deviendra un marché.
Rémy Biniou


