Conseil supérieur de la magistrature : ces nominations qui réveillent l’éternel procès de l’indépendance de la justice camerounaise
Le décret présidentiel du 2 juin 2026 portant nomination de six nouveaux membres du Conseil supérieur de la magistrature (CSM) suscite des réactions contrastées. Si le gouvernement met en avant l’expérience et les compétences des personnalités désignées, des observateurs de la vie publique s’interrogent sur la place accordée aux acteurs politiques au sein d’une institution censée garantir l’indépendance du pouvoir judiciaire.

Dans les couloirs du Palais de justice de Yaoundé-Centre administratif, les commentaires vont bon train depuis la publication du décret présidentiel renouvelant partiellement les membres du Conseil supérieur de la magistrature. Magistrats, avocats et justiciables suivent avec attention les évolutions au sein de cette institution stratégique chargée notamment de donner son avis sur la carrière des magistrats.
Parmi les six personnalités nommées figurent plusieurs responsables politiques ou anciens parlementaires du Rassemblement démocratique du peuple camerounais (RDPC), notamment Goni Mariam, Sali Dairou, Malomba Esembe et Aliyoum Fadil. Deux magistrats de carrière, Francis Claude Michel Moukoury et Roger Sockeng, complètent la liste. « Le problème n’est pas la compétence des personnes nommées. La question est de savoir si elles pourront agir en toute indépendance lorsqu’elles auront à se prononcer sur certaines questions sensibles », estime Martin Avom, vendeur à la volée.
À quelques kilomètres de là, Jeanne Noga, venue suivre une procédure familiale, exprime une préoccupation différente : « Ce que les populations attendent surtout, c’est une justice plus rapide et plus accessible. Les débats sur les nominations sont importants, mais les citoyens jugent d’abord les résultats. »
Les profils retenus illustrent la diversité des trajectoires recherchées par les pouvoirs publics. Certains disposent d’une longue expérience parlementaire ou administrative, tandis que d’autres sont reconnus pour leur expertise juridique. Roger Sockeng, spécialiste du droit des affaires et enseignant dans l’espace OHADA, ainsi qu’Aliyoum Fadil, connu pour ses activités dans les réseaux parlementaires internationaux, apparaissent pour plusieurs analystes comme des personnalités susceptibles de renforcer la crédibilité technique de l’institution.
Joint par téléphone, un responsable du ministère de la Justice ayant requis l’anonymat défend ces nominations : « Le critère principal demeure l’expérience. Les personnalités choisies ont exercé de hautes responsabilités et disposent d’une connaissance approfondie des institutions nationales».
Au-delà des personnes nommées, le débat porte surtout sur l’architecture même du système judiciaire camerounais. Selon la Constitution, le Conseil supérieur de la magistrature est présidé par le chef de l’État. Cette configuration fait régulièrement l’objet de critiques de la part d’organisations de défense des droits humains et de certains acteurs de la société civile, qui plaident pour une plus grande autonomie du pouvoir judiciaire.
Dans l’Extrême-Nord, région dont sont originaires plusieurs des nouveaux membres, certains observateurs voient également un signal politique adressé à des élites locales considérées comme stratégiques dans un contexte marqué par les défis sécuritaires et les attentes de développement.
Les enjeux sont d’autant plus importants que la justice demeure l’une des institutions les plus sollicitées par les citoyens. Lenteur des procédures, surpopulation carcérale, exécution des décisions de justice ou encore accès au droit figurent parmi les préoccupations régulièrement soulevées par les usagers.
À Yaoundé, maître Serge Tchana, avocat au barreau du Cameroun, appelle à dépasser les polémiques immédiates : « La véritable évaluation se fera sur les actes. Les citoyens observeront la manière dont le CSM contribuera à protéger les magistrats dans l’exercice de leurs fonctions et à renforcer la confiance dans l’institution judiciaire ».
À cinq ans de la prochaine échéance de renouvellement, une interrogation demeure : ces nouvelles nominations permettront-elles de consolider l’autorité et la crédibilité de la justice camerounaise ou alimenteront-elles davantage les débats sur son indépendance ? Pour de nombreux observateurs, la réponse dépendra moins des profils affichés que de la capacité de l’institution à démontrer, dans les faits, son autonomie et son efficacité au service des justiciables.
Tom.



