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Mgr Barthélemy Djabla: le pasteur humble dont Gagnoa garde la mémoire

Au moment où tout l’archidiocèse de Gagnoa se prépare à célébrer la clôture du premier centenaire de la paroisse Sainte-Anne de Gagnoa, il est juste de se souvenir de quelques grandes figures qui ont marqué son histoire.

Parmi elles se trouve un pasteur pas comme les autres: Mgr Barthélemy Djabla, homme de foi, de simplicité et de service, dont le souvenir demeure vivant dans le cœur de nombreux fidèles.
Né à Mahibouo en 1936, Barthélemy Djabla fut ordonné prêtre en 1964, la même année que l’abbé Vital Komenan Yao, qui deviendra plus tard le premier évêque ivoirien de Bouaké. Dès le début de son ministère, il se distingua par une vie marquée par l’humilité et le détachement des biens matériels. Même devenu évêque, il continua à dormir dans la maison familiale lorsqu’il retournait dans son village natal. Ce choix révélait déjà un trait essentiel de sa personnalité: il refusait les privilèges et restait profondément attaché à ses racines.

Je garde de lui des souvenirs personnels très précis. Il fut mon supérieur au Petit Séminaire de Gagnoa de 1975 à 1977. À cette époque, il portait toujours la soutane et des sandales communément appelées « lêkê ». Son chapelet ne le quittait pratiquement jamais. C’était un homme de prière, mais aussi un éducateur exigeant. Il ne plaisantait pas avec la discipline. Les séminaristes qui enfreignaient le règlement s’exposaient à des sanctions immédiates: par exemple, recevoir une gifle ou un « kôkôta ». Pour les fautes graves, le renvoi du séminaire n’était pas exclu.

En plus de diriger le séminaire, l’abbé Djabla participait activement à notre formation intellectuelle en enseignant les sciences naturelles ou l’anglais qu’il avait appris au Ghana. Son souci de la formation était global: faire de nous des hommes de foi, mais aussi des prêtres cultivés et capables de comprendre le monde dans lequel ils seraient appelés à exercer leur ministère.
Chaque soir, il nous faisait réciter le chapelet. Cette fidélité à la prière marquait profondément la formation spirituelle qu’il voulait transmettre aux futurs prêtres. Pourtant, derrière cette rigueur, se cachait un homme proche de ses élèves et profondément aimé d’eux. Lorsqu’il revenait d’un voyage, nous l’accueillions dans une ambiance de fête en scandant son surnom : « Djébol ! Djébol ! » Notre joie était d’autant plus grande qu’il nous rapportait souvent du yaourt, une petite attention qui suffisait à faire notre bonheur.

En 1977, j’eus l’occasion de l’accompagner à Katiola avec deux autres séminaristes pour l’ordination épiscopale de Mgr Jean-Marie Kélétigui, successeur de Mgr Émile Durrheimer, missionnaire SMA originaire d’Alsace. Cette célébration, présidée le 30 octobre 1977, demeure un souvenir marquant de ma jeunesse. Durrheimer était le consécrateur principal de la cérémonie tandis que Mgr Laurent Yapi, auxiliaire d’Abidjan, et Mgr Jean-Marie Cissé, deuxième évêque de Sikasso (Mali), en étaient les co-consécrateurs. C’est à Katiola, capitale historique et culturelle du pays Tagbana, que je vis de près, pour la première fois, le président Félix Houphouët-Boigny.

L’année scolaire 1977-1978 marqua le départ de l’abbé Djabla pour la paroisse Saints-Pierre-et-Paul de Divo. Là encore, il manifesta un style pastoral fondé sur la proximité avec les fidèles. Pendant les vacances, les séminaristes devaient passer une à deux semaines dans leur paroisse avant de rejoindre leur village. L’abbé Djabla nous demandait alors de l’accompagner à pied dans différents quartiers de Divo comme Bada ou Boudoukou afin d’y rencontrer les fidèles et de prier avec eux. Ces visites étaient également l’occasion de pratiquer le dida, notre langue maternelle.

Sa proximité avec les paroissiens était remarquable. Un fidèle laïc m’a raconté qu’un dimanche, empêché de participer à la messe, il avait reçu dès le lendemain la visite du curé venu s’informer de son état de santé et des raisons de son absence. Cette attention pastorale n’était pas exceptionnelle chez lui. Même lorsque sa voiture tomba en panne, il continua à parcourir de longues distances pour visiter ses paroissiens.

Son dévouement impressionna tellement un riche homme d’affaires de Divo que celui-ci lui offrit une Renault 12 neuve. Ce geste traduisait la reconnaissance d’une population touchée par le témoignage d’un pasteur qui ne ménageait ni son temps ni ses forces pour être proche de son peuple.

Cette simplicité ne l’abandonna jamais. Je me souviens notamment de sa présence à Nébo en 1997 à l’occasion de ma première messe. Alors qu’il était déjà évêque de San Pedro depuis plusieurs années, il arriva dans une vieille Peugeot 205 de couleur rouge. Cette image est restée gravée dans ma mémoire. Beaucoup d’autres responsables ecclésiastiques ou civils auraient sans doute cherché à afficher leur rang à travers un véhicule prestigieux. Lui demeurait fidèle à son mode de vie sobre et dépouillé. Cette vieille voiture disait beaucoup de l’homme: un pasteur qui ne recherchait ni le confort excessif ni les apparences, mais qui privilégiait la proximité avec les personnes et la fidélité à sa mission.

Le 7 janvier 1990, Barthélemy Djabla fut nommé évêque de San Pedro. Après seize années de ministère épiscopal dans ce diocèse, il fut transféré en 2006 à Gagnoa comme archevêque. Malheureusement, son passage à la tête de l’archidiocèse fut de courte durée puisqu’il s’éteignit deux ans plus tard.

Lorsque sa maladie fut diagnostiquée, le président Laurent Gbagbo aurait proposé de mettre un hélicoptère à sa disposition afin de faciliter son transfert à Abidjan. Fidèle à lui-même, Mgr Djabla déclina poliment cette offre, estimant que le chef de l’État avait déjà suffisamment de préoccupations à gérer. Il n’aimait pas déranger les autres ni attirer l’attention sur lui-même.

Au-delà de son humilité, Mgr Djabla était un homme profondément intègre. Son nom ne fut jamais mêlé à des scandales financiers ou à des affaires de mœurs. Cette rectitude morale lui valut le respect de ses prêtres, de ses confrères évêques et des fidèles. Il croyait profondément à la formation intellectuelle du clergé et se réjouissait sincèrement des succès de ses prêtres. Lorsque je lui annonçai la soutenance de ma thèse de doctorat, il me confia sa joie et sa fierté. Cette réaction résumait bien l’homme qu’il était: un père spirituel heureux de voir grandir ceux qu’il avait formés.

Le souvenir de Mgr Barthélemy Djabla mérite d’être ravivé. Son existence rappelle qu’un évêque n’est pas d’abord un administrateur ou un notable, mais un serviteur de Dieu et de son peuple. Par sa simplicité, sa vie de prière, son amour des fidèles et son intégrité, il demeure l’une des figures les plus attachantes de l’histoire récente de l’Église de Gagnoa. Son témoignage continue d’inspirer ceux qui croient qu’il est possible d’exercer l’autorité dans l’humilité et de servir sans jamais chercher à se servir.

Jean-Claude Djéréké

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