Rentrée scolaire : le panier vide de la ménagère est aussi une question politique

La rentrée scolaire, c’est ce lundi 07 septembre 2026. Mais pour beaucoup de familles camerounaises, elle a commencé bien avant : dans les regards inquiets des enfants, dans les silences des parents, dans les calculs répétés au marché, dans les nuits où l’on se demande comment tenir jusqu’au lendemain. Il y a des rentrées scolaires qui se préparent avec des listes de fournitures. Et puis il y a celles qui commencent par une question beaucoup plus brutale : qu’allons‑nous manger ce soir ?

C’est là que commence le véritable débat. C’est là que commence la politique. C’est là que commence la vérité. Parce qu’au Cameroun, derrière les discours officiels, derrière les communiqués ministériels, derrière les cérémonies où l’on répète que « tout est prêt », il y a une réalité que personne ne peut maquiller durablement : le panier de la ménagère se vide plus vite que le discours politique ne se remplit.
Et cela, il faut le dire. Il faut même le dire plus fort. Il faut le dire maintenant.
Mais cette rentrée scolaire ne s’est pas seulement heurtée au panier vide : elle s’est heurtée aussi à la route. Sur l’axe Mbalmayo–Sangmélima, des milliers d’élèves ont vu leur déplacement retardé, parfois paralysé, par le Tour cycliste Chantal Biya. Une compétition sportive, programmée au cœur d’un moment crucial pour les familles, a transformé la circulation en labyrinthe et la rentrée en obstacle. Les vacances ont pourtant duré assez longtemps pour que ce tour cycliste se tienne avant ou après ce jour décisif. Mais non : c’est précisément au moment où les enfants devaient rejoindre leurs écoles que les routes ont été fermées, détournées, saturées.
Ce détail logistique, en apparence banal, dit quelque chose de profond : au Cameroun, la vie quotidienne des citoyens n’est pas toujours prise en compte dans la planification publique. On célèbre l’événement, mais on oublie les élèves. On organise la course, mais on néglige la classe. On valorise la vitrine, mais on ignore la réalité.
Et pendant que les cyclistes défilent, les parents attendent, les enfants s’épuisent, les taxis se bloquent, les enseignants patientent. La rentrée scolaire commence alors par une démonstration involontaire : l’État peut encore décider sans regarder la vie réelle.
La rentrée scolaire, révélateur d’une crise silencieuse
La rentrée scolaire n’est pas seulement une affaire de cahiers, d’uniformes, de chaussures et de frais de scolarité. Elle est devenue un révélateur brutal de la crise du pouvoir d’achat.
Chaque famille camerounaise fait ses comptes. Chaque mère additionne. Chaque père soustrait. Et beaucoup découvrent que l’équation ne fonctionne plus.
Le salaire est le même. Les dépenses ont augmenté. Le revenu n’a pas suivi le prix du panier. Les besoins scolaires s’empilent sur les besoins alimentaires. Et lorsque tout ne peut pas être payé, il faut choisir.
Manger ou payer. Se soigner ou scolariser. Payer le loyer ou acheter les fournitures.
Voilà le Cameroun réel. Pas celui des plateaux télé. Pas celui des statistiques. Pas celui des slogans.
Le pouvoir d’achat est une question de pouvoir
Il faut avoir le courage de le dire : le pouvoir d’achat n’est pas seulement une question économique. C’est une question politique.
Décider du prix de l’énergie, des taxes, des transports, de l’importation, de la fiscalité, des salaires, de la production agricole, des politiques sociales ou de l’éducation, c’est décider concrètement de ce qu’une famille peut mettre dans son assiette et de ce qu’elle peut offrir à ses enfants.
Le contenu du panier de la ménagère est donc aussi le résultat de choix politiques.
Lorsque le panier se vide, il faut demander pourquoi. Lorsque les parents s’endettent pour une rentrée scolaire, il faut demander pourquoi. Lorsque l’école devient une source d’angoisse financière, il faut demander pourquoi.
Et lorsque la réponse consiste à dire aux citoyens de « faire des efforts », il faut avoir le courage de répondre : Les ménages font déjà des efforts. Ils en font même trop.
Ils ont réduit. Ils ont renoncé. Ils ont différé. Ils ont emprunté. Ils ont vendu. Ils ont parfois supprimé des dépenses essentielles.
On ne peut pas éternellement demander aux mêmes citoyens de porter le poids des déséquilibres économiques.
La politique ne doit pas commencer dans les palais
La politique devrait commencer au marché. Devant le sac de riz. Devant le bidon d’huile. Devant le morceau de poisson. Devant les médicaments. Devant le cahier de l’enfant. Devant le ticket de transport.
C’est là que se mesure la crédibilité d’un État.
Un gouvernement peut produire autant de discours qu’il le souhaite. Mais si une mère ne peut plus remplir correctement son panier, le discours perd toute valeur politique.
Le citoyen ne vit pas dans les indicateurs. Il vit dans son quartier. Il prend le taxi. Il va au marché. Il paie le loyer. Il achète du pain. Il scolarise ses enfants. Il se soigne.
Et c’est à partir de cette expérience quotidienne qu’il juge l’action publique.
La rentrée scolaire révèle une fracture sociale profonde
L’école ne coûte pas la même chose à toutes les familles.
Pour les familles aisées, la rentrée est une dépense. Pour les classes moyennes, elle est un calcul. Pour les familles pauvres, elle devient une épreuve.
Et c’est là que se joue une partie de l’avenir du Cameroun.
Quand les ressources familiales diminuent, l’éducation devient vulnérable. On commence par acheter moins. Puis on reporte. Puis on s’endette. Puis certains enfants travaillent. Puis certains abandonnent.
Une génération entière peut ainsi payer le prix d’une crise qu’elle n’a pas provoquée.
Voilà pourquoi la rentrée scolaire est une question de politique nationale.
Arrêtons de culpabiliser les familles
Il y a quelque chose d’indécent dans cette tendance à expliquer aux parents qu’ils doivent mieux gérer leur budget.
Bien gérer quoi ? Un revenu qui ne suffit plus ? Un panier dont le contenu diminue ? Des charges qui augmentent ? Des dépenses scolaires qui arrivent toutes en même temps ?
Un ménage pauvre n’est pas nécessairement un ménage qui gère mal. Parfois, c’est simplement un ménage qui gagne trop peu dans une économie où tout coûte de plus en plus cher.
La responsabilité individuelle existe. Mais la responsabilité collective existe aussi. Et la responsabilité politique existe surtout.
La ménagère doit entrer dans l’agenda politique
Nous avons besoin d’une politique publique qui regarde enfin l’économie familiale comme un objet central.
Pas seulement la croissance. Pas seulement les grands projets. Pas seulement les infrastructures. Pas seulement les équilibres macroéconomiques.
La famille.
Que reste‑t‑il réellement à une famille après avoir payé le logement, le transport, l’alimentation, l’électricité, l’eau, la santé et l’école ?
C’est cette question qui devrait être posée dans tous les débats économiques.
Parce que le développement qui ne se traduit pas dans la vie quotidienne finit par devenir une abstraction. Et une République ne peut pas être gouvernée uniquement à partir des abstractions.
Nous ne demandons pas la charité
Les familles camerounaises ne demandent pas la charité. Elles demandent des politiques publiques cohérentes. Elles demandent une économie qui produise. Elles demandent des emplois décents. Elles demandent des revenus qui permettent de vivre. Elles demandent une école accessible. Elles demandent des mécanismes de protection sociale capables d’amortir les chocs.
Elles demandent surtout que la dignité ne soit pas réservée à ceux qui ont les moyens de la payer.
Voilà le véritable sujet.
Une rentrée scolaire ne devrait jamais être un test de survie
Un pays qui prépare l’avenir ne peut pas laisser ses familles affronter chaque rentrée comme une épreuve de survie.
La rentrée scolaire devrait être un moment de confiance. Un moment où l’enfant retrouve ses camarades, ses enseignants, ses livres et ses rêves.
Elle ne devrait pas être le moment où les parents découvrent qu’ils doivent choisir entre le repas familial et le cahier de mathématiques.
Voilà pourquoi il faut parler du panier de la ménagère.
Parce que derrière le panier, il y a le travail. Derrière le travail, il y a le salaire. Derrière le salaire, il y a la politique économique. Derrière la politique économique, il y a des choix. Et derrière ces choix, il y a une responsabilité.
Il faut donc rendre des comptes.
Prenons la parole
Cette rentrée, je refuse de regarder uniquement les listes de fournitures. Je veux regarder les visages des parents. Je veux entendre ceux qui calculent leur salaire avant de calculer leurs dépenses. Je veux entendre ceux qui font des choix impossibles. Je veux entendre la ménagère qui rentre du marché avec moins de produits qu’hier. Je veux entendre le jeune couple qui rêve d’offrir une bonne éducation à ses enfants mais qui découvre que chaque rentrée repousse un peu plus loin ses propres projets. Je veux entendre les enseignants qui accueillent des enfants dont les difficultés économiques débordent largement les murs de la classe.
Prenons la parole. Pas pour accuser gratuitement. Pas pour transformer la souffrance sociale en slogan. Mais pour poser la question politique fondamentale :
Quelle République sommes‑nous en train de construire si travailler ne garantit plus à une famille les moyens élémentaires de se nourrir et de scolariser ses enfants ?
Cette question mérite mieux qu’un communiqué. Elle mérite un débat national. Elle mérite des décisions. Elle mérite du courage.
Car le véritable bulletin de rentrée du Cameroun ne sera pas distribué dans les salles de classe. Il se trouve dans le panier de la ménagère.
Et ce panier, aujourd’hui, nous parle. Écoutons‑le. Prenons la parole.
Vincent Sosthène Fouda Socio‑politologue



