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Archives africaines : la mémoire en exil

L’Afrique cherche son histoire dans les armoires des autres. Le paradoxe est brutal : un continent qui a produit des civilisations, nourri des résistances et porté les combats de l’émancipation peine encore à reprendre possession des traces matérielles de son passé.

Selon les estimations évoquées lors du colloque international sur les archives panafricanistes, organisé du 17 au 19 octobre 2026 à Yamoussoukro, en Côte d’Ivoire, entre 80 et 90 % du patrimoine culturel et archivistique de l’Afrique subsaharienne se trouverait hors du continent. Derrière ces chiffres, une question dérangeante : comment écrire librement son histoire quand une partie de ses preuves dort ailleurs ?

L’exil des archives n’est pas une simple affaire de conservation c’est une question de souveraineté. Les documents ne sont jamais de simples papiers jaunis par le temps. Ils portent les traces des luttes, des négociations, des répressions, des espoirs et des renoncements et permettent de confronter les discours aux faits, les légendes aux témoignages, les mémoires officielles aux réalités vécues. Qui détient les archives dispose d’un pouvoir considérable : celui de faciliter, d’orienter ou de compliquer l’accès à une part de la vérité historique.

À Yamoussoukro, près de 150 chercheurs, historiens, enseignants et acteurs politiques venus d’Afrique, d’Europe et d’Amérique ont remis ce problème au centre du débat. Leur ambition : repenser la production de l’histoire africaine à partir des archives panafricanistes et interroger les héritages intellectuels de la colonisation. Autour du Rassemblement démocratique africain (RDA), créé en 1946, c’est toute une séquence de l’histoire politique du continent qui demande à être revisitée, documentée et transmise.
Car l’histoire africaine ne manque ni de figures, ni de combats, ni de dates mémorables. Ce qui lui fait parfois défaut, c’est l’accès aux sources, leur valorisation scientifique et leur appropriation par les sociétés auxquelles elles appartiennent. Trop souvent, le récit historique reste prisonnier de fonds dispersés, de documents difficiles d’accès et de grilles de lecture héritées de la période coloniale. Le risque est immense : voir les générations futures apprendre leur passé sans disposer de tous les moyens nécessaires pour le questionner.

Le RDA constitue, à cet égard, un terrain révélateur. Mouvement majeur de la contestation de l’ordre colonial en Afrique francophone, il fut traversé par des stratégies, des alliances et des contradictions dont la compréhension exige un travail rigoureux sur les archives. Célébrer ses fondateurs ne suffit pas. Il faut restituer la complexité de leurs choix, les débats qui les ont opposés et les espoirs qu’ils ont portés. Une histoire qui se contente d’ériger des statues renonce à éclairer le présent.

Le problème dépasse donc les frontières des bibliothèques et des centres de recherche. Il concerne l’école, l’université, les médias et la formation de la conscience citoyenne. Comment transmettre aux jeunes générations une histoire critique si les matériaux qui la fondent demeurent dispersés ou insuffisamment exploités ? Comment construire une pensée autonome sans encourager la confrontation des sources et la pluralité des interprétations ? La souveraineté politique, conquise au prix de luttes acharnées, reste incomplète si elle ne s’accompagne pas d’une capacité à produire et à transmettre ses propres savoirs.

À Yamoussoukro, Kandia Kamissoko Camara a résumé cet impératif par une formule sans ambiguïté : « La souveraineté de demain sera une souveraineté intellectuelle. » Encore faut-il donner corps à cette ambition. La numérisation des fonds, la coopération entre institutions, la formation des archivistes, le financement de la recherche et l’accès public aux documents ne peuvent rester de simples recommandations. Ils doivent devenir des priorités politiques, budgétaires et scientifiques.

Il ne s’agit pas de remplacer une histoire imposée par une histoire de complaisance, ni de transformer les archives en instruments de propagande nationaliste. Réapproprier son passé, c’est aussi accepter ses zones d’ombre, ses conflits et ses vérités inconfortables. La liberté intellectuelle commence là où la mémoire cesse d’être un sanctuaire pour devenir un objet de recherche.
Quatre-vingts ans après la naissance du RDA, le colloque de Yamoussoukro rappelle ainsi une évidence trop souvent reléguée au second plan : l’indépendance ne se mesure pas seulement au drapeau qui flotte, à l’hymne qui résonne ou au siège occupé dans les organisations internationales. Elle se mesure aussi à la capacité d’un peuple à connaître son histoire, à en discuter les interprétations et à en transmettre les enseignements.

L’Afrique n’a pas seulement besoin de récupérer ses archives. Elle doit reconquérir le pouvoir de les faire parler. Car un continent privé de l’accès à sa mémoire risque de dépendre durablement des récits des autres, et une jeunesse qui hérite d’un passé mal documenté avance vers l’avenir avec une boussole incomplète. La bataille des archives est donc bien plus qu’un combat contre l’oubli : c’est une bataille pour la liberté de penser.

Ongoung Zong Bella

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