Aimer Dieu, c’est aussi aimer l’homme

30ᵉ dimanche du Temps ordinaire – Année A

Aimer Dieu et aimer son prochain : voilà, selon Jésus, l’essentiel de la vie chrétienne. Interrogé sur le plus grand commandement de la Loi, il répond en en donnant deux, indissociables l’un de l’autre : aimer Dieu de tout son cœur, de toute son âme et de tout son esprit, et aimer son prochain comme soi-même. Ces deux commandements résument toute la Loi et les Prophètes. Autrement dit, la foi chrétienne ne peut se réduire à des prières, des célébrations liturgiques ou des pratiques religieuses. Elle doit se traduire par une manière concrète de regarder les autres et de vivre avec eux.
Ce qu’il convient de comprendre d’abord, c’est que le second commandement, celui d’aimer le prochain, constitue « la vérification du premier », selon l’expression de Marie-Noëlle Thabut. En d’autres termes, prétendre aimer Dieu tout en méprisant les êtres humains relève de la contradiction. L’évangéliste Jean se montre même particulièrement sévère lorsqu’il affirme : « Si quelqu’un dit : “J’aime Dieu”, alors qu’il a de la haine contre son frère, c’est un menteur » (1 Jn 4, 20). Dieu, que nous ne voyons pas, nous invite à reconnaître sa présence dans les personnes que nous rencontrons chaque jour. Comment prétendre l’honorer dans nos églises si nous refusons de respecter son image dans nos frères et sœurs ?
Aimer son prochain ne signifie donc pas simplement éprouver de la sympathie pour ceux qui nous ressemblent, partagent nos opinions ou appartiennent à notre milieu social. Cet amour se vérifie surtout dans notre attention aux plus faibles et aux plus défavorisés : l’immigré, la veuve, l’orphelin, l’opprimé, l’affamé, le prisonnier, mais aussi la personne sans abri, privée de ses droits ou abandonnée à son sort. Il se mesure à notre capacité de voir la souffrance, de dénoncer l’injustice et d’agir pour que la dignité humaine soit respectée.
Dieu seul sait combien ces droits sont bafoués dans de nombreux pays, parfois par ceux-là mêmes qui se réclament de lui. Des personnes sont persécutées pour leurs opinions, des populations sont privées de leurs ressources, des citoyens sont réduits au silence et des familles vivent dans la misère pendant que d’autres accumulent des richesses considérables. Dans de telles circonstances, aimer son prochain ne consiste pas seulement à lui offrir quelques pièces ou un repas. C’est aussi chercher à comprendre les causes de sa pauvreté, défendre ses droits et travailler à l’avènement d’une société plus juste. La charité qui soulage les souffrances immédiates est indispensable, mais elle ne saurait dispenser de combattre les mécanismes qui produisent et entretiennent ces souffrances.
Suffit-il cependant d’aimer son prochain ? Des athées accomplissent des œuvres magnifiques au service de l’humanité. Ils soignent, enseignent, partagent leurs biens, défendent les opprimés et consentent parfois à de grands sacrifices pour sauver des vies. Leur engagement rappelle utilement que la bonté et la solidarité ne sont pas l’apanage des croyants. Pourquoi Jésus demande-t-il alors d’aimer Dieu également ?
Pour le chrétien, Dieu n’est pas un rival de l’être humain, mais la source de la vie et de l’amour. Aimer Dieu, c’est reconnaître que notre existence ne nous appartient pas absolument et que l’autre n’est ni un objet ni un instrument à utiliser, mais une personne dont la dignité mérite d’être respectée. L’amour de Dieu donne ainsi à l’amour du prochain sa profondeur spirituelle, sans que cela autorise à mépriser ceux qui ne partagent pas notre foi. Le croyant est appelé à témoigner de son amour par ses actes, non à se croire supérieur à celui qui ne croit pas.
Reste à comprendre cette expression de Jésus : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même. » Elle nous invite à prendre notre propre expérience comme point de départ. Nous n’aimons généralement ni l’humiliation, ni l’injustice, ni la souffrance, ni le mépris. Nous souhaitons être écoutés, respectés, protégés et traités avec équité. Aimer l’autre comme soi-même, c’est donc vouloir pour lui ce que nous désirons légitimement pour nous-mêmes, et refuser de lui infliger ce que nous ne voudrions pas subir. Notre manière de vivre témoigne-t-elle de l’amour que nous prétendons porter à Dieu ? Car la foi ne se juge pas seulement à la ferveur de nos prières, mais aussi à notre attitude envers les personnes vulnérables, les étrangers, les pauvres et ceux dont la voix est ignorée. Aimer Dieu sans aimer l’homme est une illusion. Aimer l’homme en vérité, c’est déjà répondre à l’appel de Dieu.
Jean-Claude Djéréké


