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La violence des uns condamne-t-elle au silence celle des autres ?

Après les scènes de violence qui ont secoué plusieurs villes françaises le 17 octobre, il est bon de relire « Spirale de violence », ouvrage publié en 1971 par Dom Hélder Câmara (1909-1999), archevêque d’Olinda et de Recife, au Brésil.

Cet homme d’Église, qui a consacré une grande partie de sa vie à la défense des pauvres et des opprimés, nous a laissé une réflexion toujours actuelle sur les mécanismes de la violence et les responsabilités de ceux qui prétendent la combattre.
Une phrase résume particulièrement bien sa pensée: « Quand je donne à manger à des affamés, on m’appelle un saint, mais quand je cherche à comprendre pourquoi ils sont affamés, on me traite de communiste. » Derrière cette formule se trouve une vérité dérangeante : il est souvent plus facile de soulager les conséquences de l’injustice que de s’attaquer aux structures qui la produisent. Donner à manger à celui qui a faim relève de la charité. Chercher pourquoi il a faim, pourquoi il demeure pauvre malgré son travail et pourquoi les richesses auxquelles il contribue lui échappent relève d’une exigence de justice.

La charité est nécessaire, mais elle ne saurait remplacer la justice. Une société ne peut pas se contenter de distribuer quelques aides aux plus démunis tout en maintenant les mécanismes économiques, politiques et sociaux qui fabriquent la pauvreté. De même, un gouvernement ne peut pas prétendre défendre la paix en condamnant uniquement les manifestations visibles de la colère populaire, sans s’interroger sur les frustrations, les humiliations et les inégalités qui les alimentent.

C’est précisément cette réflexion qui semble avoir été négligée dans les réactions aux violences survenues en France. Le gouvernement dirigé par Sébastien Lecornu, ainsi que certains responsables politiques et commentateurs médiatiques hostiles à La France insoumise de Jean-Luc Mélenchon, se sont surtout focalisés sur les pillages et les destructions de biens publics et privés. Ces actes sont évidemment condamnables. La colère sociale ne donne pas un droit illimité de détruire, de voler ou de mettre en danger la vie d’autrui. Mais condamner ces actes suffit-il à comprendre ce qui se passe dans une société ?
Pour Dom Hélder Câmara, la violence ne se réduit pas aux actes commis par ceux qui se révoltent. Il distingue trois formes de violence. La première est la violence institutionnelle, qu’il considère comme la mère des autres violences. Elle s’exerce à travers des structures économiques, politiques et sociales qui écrasent les plus vulnérables, entretiennent les inégalités et privent des millions de personnes de conditions de vie dignes. La deuxième est la violence révolutionnaire, qui naît de la volonté de renverser un ordre jugé injuste. La troisième est la violence répressive de l’État, qui cherche à rétablir l’ordre, parfois au prix d’une répression disproportionnée.

La réflexion de Câmara nous invite alors à dénoncer une hypocrisie : ne voir la violence que lorsqu’elle prend la forme d’une révolte populaire, tout en oubliant celle qui précède cette révolte et celle qui s’exerce pour l’écraser. Pourquoi les destructions provoquent-elles une indignation immédiate, tandis que les souffrances quotidiennes causées par la pauvreté, la précarité et l’exclusion suscitent souvent des réactions beaucoup plus discrètes ? Pourquoi les vitrines brisées sont-elles parfois davantage commentées que les vies brisées par des années d’injustice ?
Ces questions méritent d’être posées en France, mais aussi dans les pays africains anciennement colonisés par elle. Car la violence institutionnelle n’a ni couleur de peau ni frontière géographique. Elle prend des formes différentes selon les sociétés, mais ses victimes sont souvent les mêmes : les pauvres, les travailleurs précaires, les jeunes privés de perspectives et les populations dont la dignité est sacrifiée aux intérêts d’une minorité.

En Afrique, cette violence se manifeste notamment lorsque des responsables chargés de servir le peuple détournent les ressources publiques pour alimenter leurs comptes bancaires en Europe, acquérir des immeubles ou envoyer leurs enfants dans des établissements privés coûteux, tandis que les écoles publiques manquent de moyens et que les hôpitaux ne disposent pas toujours de l’équipement nécessaire. Elle se manifeste également lorsque des dirigeants se font soigner à l’étranger alors que leurs concitoyens peinent à accéder aux soins les plus élémentaires.

Elle est encore à l’œuvre lorsque le prix d’achat du cacao est revu brutalement à la baisse, compromettant les revenus de producteurs qui travaillent toute l’année sans pouvoir vivre décemment de leur labeur ; lorsque les prix des denrées de première nécessité deviennent insupportables pour les familles modestes ; lorsque des habitations sont rasées au nom de projets immobiliers ou d’opérations d’aménagement, sans protection suffisante des personnes concernées ; ou encore lorsque des dirigeants s’accrochent au pouvoir en multipliant les mandats, au mépris de l’alternance et des aspirations populaires.

Dans de telles situations, où sont les soi-disant intellectuels ? Où sont les responsables religieux ? Où sont ceux qui invoquent constamment la paix, la réconciliation et le vivre-ensemble ? Leur mission ne devrait-elle pas consister aussi à interpeller les puissants, à dénoncer les abus et à défendre ceux qui n’ont ni argent ni influence pour faire entendre leur voix ?
Il ne suffit pas de prêcher la paix ou de prier pour elle. La paix véritable ne se construit pas sur le silence des victimes ni sur la résignation des opprimés. Elle exige la justice, le respect de la dignité humaine et la volonté de corriger les structures qui produisent l’exclusion. Une paix qui protège les privilèges des uns tout en demandant aux autres de supporter indéfiniment leur misère est une paix fragile, voire une paix de façade.

La violence révolutionnaire doit donc être analysée dans son contexte. On aurait tort de la condamner systématiquement en faisant abstraction des injustices qui l’ont provoquée.
C’est dans cette perspective que l’on peut comprendre la formule attribuée à Eva Perón, première dame d’Argentine de 1946 à 1952: « La violence aux mains du peuple n’est pas la violence, mais la justice. » Cette affirmation radicale exprime une défiance envers un ordre social dans lequel la loi peut sembler protéger davantage les puissants que les faibles.
Dom Hélder Câmara nous enseigne qu’il faut remonter aux causes au lieu de se contenter de juger les conséquences. Quand des villes s’embrasent, quand des jeunes s’en prennent aux symboles de l’ordre établi ou quand des populations expriment leur colère, la première question ne devrait pas être uniquement de savoir comment rétablir l’ordre. Il faut aussi comprendre pourquoi cet ordre est contesté et quelles injustices ont rendu la situation explosive. Car il arrive un moment où un peuple, convaincu de n’avoir plus rien à perdre, cherche à renverser la table. Ce moment n’est jamais souhaitable, mais il ne surgit pas toujours de nulle part. Les dirigeants qui refusent d’entendre les avertissements, les intellectuels qui se taisent par intérêt et les responsables religieux qui confondent neutralité et indifférence contribuent parfois à rendre inévitable ce qu’ils prétendront ensuite déplorer.

Relire « Spirale de violence », c’est donc accepter une exigence morale et politique : condamner les destructions sans fermer les yeux sur les injustices, défendre l’ordre sans sanctifier les abus de pouvoir et appeler à la paix sans demander aux victimes de se taire. La question essentielle n’est pas de savoir quelle violence mérite seule notre indignation, mais de comprendre comment mettre fin à toutes les violences, en commençant par celles que les institutions rendent invisibles.
Car la paix ne consiste pas simplement à empêcher les pauvres de se révolter. Elle consiste d’abord à construire une société dans laquelle ils n’ont plus à choisir entre la résignation et la révolte pour faire entendre leur souffrance.


Jean-Claude Djéréké

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