L’absolu de Dieu et les limites de l’institution ecclésiale

Le 1er octobre dernier, à la cathédrale de Lausanne (Suisse), le cardinal Jean-Marc Aveline invitait à ne pas « confondre l’absoluité de Dieu avec l’absoluité de l’institution [l’Église] ». Le nouveau président de la Conférence des évêques de France avait raison car comment une institution créée pour servir Dieu peut-elle en venir à se comporter comme si elle était elle-même divine, au point de se soustraire à toute critique ?

Dieu est absolu parce qu’il est éternel, sans commencement ni fin. L’homme, en revanche, est un être mortel, limité dans son savoir et son pouvoir. Il naît, grandit, vieillit et meurt. Il est donc insensé de vouloir absolutiser un être aussi fragile et imparfait. Absolutiser un homme, c’est lui vouer une admiration sans limites, se prosterner symboliquement devant lui, ne dire que du bien de lui et considérer chacune de ses décisions comme incontestable. C’est renoncer à son propre jugement pour se soumettre aveuglément à sa volonté.
Ce danger existe également lorsqu’il s’agit des institutions, y compris religieuses. Certes, une institution est nécessaire pour organiser la vie collective, transmettre une tradition et assurer la continuité d’une mission. L’Église catholique, en particulier, joue un rôle essentiel dans l’annonce de l’Évangile et la formation des consciences. Cette nécessité ne lui confère pas pour autant un caractère absolu. Une institution demeure une œuvre humaine, portée par des hommes et des femmes qui, malgré leur foi et leurs responsabilités, restent faillibles.
Pendant longtemps, certains chrétiens ont eu tendance à confondre l’Église avec le Royaume de Dieu. Or, si l’Église annonce ce Royaume et invite les fidèles à en vivre les valeurs, elle ne saurait prétendre se substituer à lui. Elle est appelée à être un signe du Royaume et un instrument au service de sa réalisation. C’est en son sein que les chrétiens découvrent les valeurs évangéliques de justice, de vérité, de fraternité, de pardon et d’amour du prochain. Mais ces valeurs doivent être mises en pratique dans la vie quotidienne, notamment dans les relations humaines et dans la lutte contre les injustices. L’appartenance à l’Église ne garantit donc pas automatiquement l’entrée dans le Royaume de Dieu. Encore faut-il que les actes soient conformes aux enseignements reçus.
Les papes, les évêques et les prêtres, chargés d’enseigner ces valeurs, méritent naturellement le respect dû à leur ministère. Cependant, respect ne signifie ni idolâtrie ni soumission aveugle. Reconnaître l’autorité spirituelle d’un responsable religieux ne revient pas à lui attribuer l’infaillibilité dans toutes ses paroles, ses décisions et ses prises de position. Même les personnes investies de hautes responsabilités ecclésiastiques peuvent se tromper, commettre des erreurs de jugement ou prendre des décisions contestables.
Pourtant, en Afrique, certains fidèles laïcs semblent encore prisonniers d’une conception sacralisée de l’autorité religieuse. On entend parfois des affirmations telles que « On ne critique pas les oints de Dieu » ou encore « Il faut éviter de dire du mal de l’Église, qui a traversé les siècles ». Mais au nom de quoi faudrait-il soustraire les responsables religieux à toute remise en question ? La longévité est-elle une preuve d’infaillibilité ?
L’Histoire invite précisément à la prudence. L’Église catholique a connu des périodes de grandeur spirituelle, mais aussi des moments où ses autorités se sont fourvoyées, ont toléré des injustices ou ont défendu des pratiques contraires à la dignité humaine. Son histoire est notamment marquée par la caution apportée, dans certains contextes et à différentes époques, à l’esclavage. Reconnaître ces faits ne signifie pas rejeter l’Église ni nier son apport à l’humanité. Cela signifie simplement refuser de transformer son histoire en récit idéal où tout serait irréprochable.
Il serait toutefois injuste de parler des erreurs historiques de l’Église sans rappeler les gestes de repentance accomplis par certains de ses plus hauts responsables. Peu avant le début du troisième millénaire, Jean-Paul II avait appelé l’Église à reconnaître ses fautes passées et à implorer le pardon de Dieu. Le 12 mars 2000, à l’occasion du Jubilé, il présida à Rome une célébration pénitentielle au cours de laquelle furent reconnues les fautes commises par des fils et des filles de l’Église au cours de l’histoire. Cette démarche concernait notamment les discriminations raciales et les atteintes à la dignité humaine. Elle s’inscrivait dans la continuité de ses demandes antérieures de pardon concernant la traite négrière et l’esclavage.
Plus récemment, le pape Léon XIV a fait de cette reconnaissance une exigence de vérité. Dans son encyclique « Magnifica Humanitas », datée du 15 mai 2026, il a exprimé sa profonde tristesse devant les souffrances infligées aux personnes réduites en esclavage et a demandé pardon, au nom de l’Église, pour sa complicité historique dans cette injustice.
Ces gestes méritent d’être soulignés, car ils montrent qu’une institution religieuse peut reconnaître ses erreurs sans renoncer à sa mission spirituelle. Bien au contraire, demander pardon peut constituer un acte de fidélité à l’Évangile et un témoignage d’humilité. Si les papes eux-mêmes reconnaissent que des fautes ont été commises par des membres et des responsables de l’Église, au nom de quoi certains fidèles voudraient-ils interdire toute critique de l’institution ou de ses ministres ?
La repentance n’affaiblit pas nécessairement l’autorité morale de l’Église. Elle peut au contraire la rendre plus crédible, à condition qu’elle s’accompagne d’un engagement concret en faveur de la justice et de la dignité humaine.
L’Église n’est pas au-dessus de la critique, mais elle possède aussi, en son sein, des ressources spirituelles pour reconnaître ses erreurs et se renouveler. La question n’est pas de choisir entre la fidélité et la critique, mais de comprendre que la fidélité authentique peut parfois exiger la critique.
La véritable fidélité à l’Église ne consiste donc pas à défendre systématiquement ses responsables, quelles que soient leurs paroles ou leurs actions. Elle exige au contraire le courage de distinguer l’Évangile des erreurs humaines commises en son nom. Une critique respectueuse, lorsqu’elle est fondée sur la vérité et le souci du bien commun, peut contribuer à la purification et au renouvellement de l’institution.
Lorsque les serviteurs de Dieu deviennent intouchables aux yeux des fidèles, le risque est grand que le respect se transforme en idolâtrie. Or aucun pape, aucun évêque, aucun prêtre et aucune institution ne peut se substituer à Dieu. L’Église n’a pas pour vocation d’être adorée, mais de conduire les hommes vers Celui qu’elle annonce. Elle honore véritablement sa mission lorsqu’elle accepte de se remettre elle-même en question, de reconnaître ses erreurs et de défendre la dignité humaine, même lorsque cette exigence l’oblige à critiquer ses propres pratiques.
Servir Dieu, ce n’est pas sacraliser les hommes qui parlent en son nom. C’est leur rappeler, lorsque cela est nécessaire, qu’ils sont eux aussi appelés à rendre compte de leurs actes à la lumière de l’Évangile.
Jean-Claude Djéréké


