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Cameroun : l’État ne travaille que quand Paul Biya arrive

À l’annonce d’une visite présidentielle, l’administration se découvre une efficacité fulgurante : travaux express, peintures fraîches et obstacles effacés.

Voirie aménagée au quartier Pitoare à Maroua.

Au Cameroun, certaines politiques publiques ont un calendrier bien particulier : elles s’activent à l’approche d’une visite présidentielle. À Maroua comme à Yaoundé, l’annonce de l’arrivée du Chef de l’État déclenche une soudaine efficacité administrative. Les routes se refont une beauté, les murs retrouvent leurs couleurs et les obstacles réputés « définitifs » disparaissent comme par enchantement. Ce qui semblait impossible hier devient urgent… et faisable. Une mécanique bien huilée qui en dit long sur les faiblesses de la gouvernance.

Maroua, décor provisoire d’un Cameroun pressé
Octobre dernier, à la veille de la visite‑campagne de Paul Biya pour la présidentielle, Maroua change de rythme. Les bulldozers surgissent, les ouvriers s’activent, la peinture coule à flots. Les nids‑de‑poule sont colmatés à la hâte, mais uniquement sur les axes promis au passage du cortège présidentiel. « Les travaux se faisaient sous nos yeux, en plein jour. Deux semaines après, la route était déjà abîmée », raconte Moussa, moto‑taximan au quartier Domayo. « On a compris une chose : l’argent était là. Il attendait juste l’arrivée du Président ».

Même incompréhension au marché Abattoir. Jeanne, commerçante, observe : « On nous montre que tout est possible en quelques nuits. Alors pourquoi nous faire attendre des années ? Nous aussi, on vit ici toute l’année ».

Barricades disparues, circulation fluide
Autre miracle récurrent : la disparition soudaine des barricades et entraves routières, longtemps justifiées par des impératifs sécuritaires ou techniques. Le trafic redevient fluide, presque ordinaire. Un ingénieur des travaux publics, sous couvert d’anonymat, l’admet sans détour : « Techniquement, rien n’empêchait ces aménagements bien avant. Le vrai blocage, c’est la décision. Sans pression venue d’en haut, les dossiers s’empilent ».

À Yaoundé, le scénario est identique. Lors de la dernière prestation de serment présidentielle à l’Assemblée nationale, plusieurs dos d’âne (devant l’hôpital militaire) sont retirés. Les bâtiments publics sont rafraîchis. « C’est une capitale à deux vitesses », analyse l’urbaniste Alain Essomba.

Dans les quartiers populaires, le constat est amer. « Le Président ne voit pas notre Cameroun », soupire Issa Wéwé, enseignant. « Il voit celui qu’on lui prépare. Nous, on vit dans l’autre. Il y a la ville qu’on montre au Président et celle dans laquelle vivent les citoyens. Elles ne se rencontrent que lors des cérémonies ».

Justifications officielles et malaise persistant
Du côté du pouvoir, on relativise. « Une visite présidentielle est un événement exceptionnel. Il est normal que la ville soit mise à niveau », explique Jean Maogé, militant du RDPC. Une explication qui peine à convaincre Monique Gourda, proche de l’opposition : « Quand tout peut être fait en une semaine, cela prouve que l’inaction précédente n’était pas une fatalité. On ne gouverne pas par anticipation des besoins, mais par crainte du sommet ».

Pour le politologue Dr Alain Nkou, spécialiste des institutions africaines, le phénomène dépasse l’anecdote : « Nous avons affaire à une administration de façade. L’État ne fonctionne pas en continu, mais par à‑coups, au rythme de la visibilité présidentielle. Cela traduit un déficit de contrôle, de proximité et d’évaluation réelle de l’action publique ». Selon lui, l’absence de visites régulières, non scénarisées, entretient cette illusion de performance : « Les ministres rendent compte par images et rapports, rarement par immersion

Tom

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