
Alex sort d’une boutique climatisée, sourire discret. Dans son sac, un IPhone 17 flambant neuf. Prix : l’équivalent de plusieurs mois de salaire. Il a hésité, puis a activé un crédit rapide. « Je le mérite », se dit-il.

Quelques kilomètres plus loin, à Biyem-Assi, Delphine referme son carnet. Elle n’a pas acheté le smartphone dernier cri. Elle a préféré investir dans un fumoir amélioré pour son activité de poisson braisé. Moins visible. Moins prestigieux. Mais plus utile.
Deux décisions. Deux trajectoires.
Et, à première vue, aucune conséquence au-delà de leurs vies respectives.
Pourtant, ces choix racontent quelque chose de bien plus grand : la manière dont des décisions individuelles, multipliées à l’échelle d’une société, peuvent fragiliser une monnaie entière.
Ce qu’Alex ne voit pas
Quand Alex achète son iPhone 17, il ne voit qu’un objet. Il ne voit pas le circuit économique derrière.
Cet iPhone est intégralement importé. Il a été conçu ailleurs, assemblé ailleurs, financé ailleurs. En l’achetant, Alex ne rémunère aucune chaîne de valeur locale significative. Il déclenche en réalité un transfert de richesse vers l’extérieur.
Concrètement : des euros ou des dollars sortent de la CEMAC.
Pris isolément, cela semble négligeable.
Mais répétons l’opération des milliers de fois, chaque semaine, dans toutes les capitales de la sous-région.
Nous obtenons une fuite continue de devises.
Or, ces devises sont rares.
Elles servent aussi à importer :
- des médicaments
- des équipements énergétiques
- des intrants agricoles
- des machines industrielles
Autrement dit, des biens qui augmentent la capacité productive de l’économie.
Chaque arbitrage de consommation devient donc un arbitrage invisible entre consommer maintenant et produire demain.
Ce que Delphine comprend instinctivement
Delphine, elle, ne parle pas de balance des paiements.
Mais elle comprend une chose simple : tout argent qui sort doit être remplacé par quelque chose qui rapporte.
Son fumoir, lui, crée de la valeur :
- il améliore la production
- il augmente ses revenus
- il stabilise son activité
Son choix ne consomme pas seulement des ressources. Il en génère.
À son échelle, Delphine renforce l’économie.
À son échelle, Alex la fragilise.
Le problème n’est pas Alex. C’est le nombre d’Alex.
Une économie ne bascule pas à cause d’un individu.
Elle bascule lorsque des comportements deviennent des normes sociales.
Aujourd’hui, dans la CEMAC, une tendance s’installe :
- montée de la consommation de biens importés à forte valeur symbolique
- stagnation relative de la production locale à forte valeur ajoutée
Ce déséquilibre alimente :
- le déficit extérieur
- l’érosion des réserves de change
- la dépendance aux financements extérieurs
Officiellement, tout semble stable. Le franc CFA reste arrimé à l’euro.
Mais en réalité, une pression silencieuse s’accumule.
C’est ainsi que naissent les dévaluations : pas d’un choc brutal, mais d’une lente accumulation de déséquilibres ignorés.
Responsabilité individuelle : une question politique
Il faut avoir le courage de le dire :
- consommer n’est pas un acte neutre.
- chaque citoyen participe, à son échelle, à la gestion des devises.
Ce n’est pas une question morale mais une question économique.
Si une société entière privilégie la consommation de prestige importé au détriment de l’investissement productif, elle organise elle-même sa vulnérabilité.
Que faire ? Sortir du déni et organiser la réponse
La solution ne peut pas reposer uniquement sur la bonne volonté des citoyens.
Elle doit être structurée, assumée, pilotée au niveau CEMAC.
Voici trois leviers concrets.
- Mesures douanières ciblées (Commission CEMAC)
Il ne s’agit pas d’interdire, mais de hiérarchiser les priorités économiques.
La Commission CEMAC peut :
- Augmenter les droits de douane sur les biens de consommation non essentiels à forte sortie de devises (smartphones haut de gamme, véhicules de luxe, gadgets électroniques)
- Créer une fiscalité différenciée par gamme → iPhone d’entrée de gamme ≠ iPhone premium
Instaurer une taxe de souveraineté en devises
affectée directement au financement de projets productifs régionaux
Objectif : ralentir la fuite de devises sans bloquer l’accès à la technologie.
- Priorisation stratégique des importations
Les États et la BEAC doivent coordonner une doctrine claire : Toutes les importations ne se valent pas.
Priorité à :
- équipements industriels
- énergie
- agriculture
- santé
Moins de tolérance pour : biens de prestige à faible impact économique
Cela peut passer par :
- des mécanismes de rationnement implicite du crédit import
- des incitations bancaires différenciées
- Pédagogie économique de masse (États, médias)
C’est le levier le plus négligé mais est le plus puissant.
Il faut expliquer simplement :
- ce qu’est une réserve de change
- comment elle se remplit
- comment elle se vide
Et surtout :
- relier chaque acte quotidien à ces équilibres.
Exemple simple : Un iPhone acheté = des devises qui sortent
Un fumoir financé = des revenus futurs qui entrent”
C’est cette conscience qui transforme une société.
Conclusion : choisir avant de subir
Alex n’est pas irresponsable. Il est simplement le produit d’un système qui ne lui a jamais expliqué les conséquences de ses choix.
Delphine n’est pas économiste. Mais agit déjà comme un acteur de stabilité.
La vraie question est collective : Quelle économie voulons-nous devenir ?
Une économie qui consomme ce qu’elle ne produit pas ou une économie qui construit ce qu’elle consomme ?
Car à force de ne pas choisir, une chose est certaine : La décision sera prise à notre place.
Et elle s’appellera, comme en 1994, une dévaluation.

