Uncategorized

Dr Abdoul Baba : « L’informel n’est pas seulement un refuge économique, mais un véritable moteur de la vie commerciale sous régionale »

Économiste spécialisé en commerce international, le Camerounais analyse le commerce transfrontalier informel dans la zone des trois frontières à la lumière du dernier rapport de la CEA. Son regard extérieur révèle ce que les chiffres officiels ignorent : les acteurs invisibles qui font vivre l’intégration sous régionale.

Dr Abdoul Baba, comment analysez-vous ce rapport  ?

Le rapport met en lumière un paradoxe  : malgré son invisibilité officielle, le commerce informel constitue un pilier majeur de l’économie locale et régionale. Les flux de biens entre le Cameroun, le Gabon et la Guinée Équatoriale, par exemple, représentent des milliards de francs CFA non captés par les statistiques nationales. Cela montre que l’intégration économique ne peut se limiter aux accords officiels  : elle doit tenir compte de la réalité quotidienne des commerçants informels. Au-delà des chiffres, le rapport révèle que ces échanges créent un réseau de dépendances locales et transfrontalières qui soutient à la fois l’approvisionnement des marchés ruraux et la survie de milliers de familles. Ces activités génèrent des revenus, des emplois indirects et des opportunités pour les jeunes, souvent exclus du marché formel. On comprend ainsi que l’informel n’est pas seulement un refuge économique, mais un véritable moteur de la vie commerciale régionale, capable d’influencer les politiques économiques si on le reconnaît et l’accompagne correctement. En intégrant ces flux dans les stratégies régionales, on pourrait même identifier de nouvelles chaînes de valeur et renforcer la résilience économique face aux crises alimentaires ou financières.

Les auteurs du rapport insistent sur les obstacles spécifiques auxquels font face les femmes et les jeunes. Pouvez-vous commenter  ?

Ces obstacles sont en grande partie structurels  : barrières administratives, harcèlement aux points de contrôle, difficultés d’accès au financement. Dans ce contexte, les femmes jouent un rôle central, car elles assurent souvent la continuité des flux de marchandises malgré les contraintes. Mais au-delà de l’administration et de la logistique, elles font face à des défis culturels et sociaux  : certaines ne peuvent voyager seules, d’autres doivent jongler entre responsabilités familiales et commerciales. Les jeunes, quant à eux, manquent souvent de capital de départ et d’expérience pour sécuriser leurs échanges. Le rapport de la CEA souligne donc un double enjeu  : protéger ces acteurs tout en reconnaissant leur contribution à l’économie régionale. Selon mon analyse, soutenir ces populations ne relève pas seulement de la justice sociale, mais constitue une stratégie économique  : investir dans les femmes et les jeunes c’est renforcer les chaînes de valeur locales et consolider l’intégration régionale de manière durable. Il est également crucial de mettre en place des programmes de mentorat et des associations transfrontalières pour faciliter le partage d’expériences et l’accès à des marchés plus larges, ce qui peut considérablement améliorer la compétitivité et la stabilité des échanges.

Selon vous, quelles sont les limites du rapport  ?
Le rapport est riche en données et recommandations, mais il reste très centré sur les chiffres officiels et les politiques formelles. Il aurait été intéressant d’inclure davantage de témoignages directs des acteurs de terrain. Comprendre les stratégies que développent les commerçants informels pour contourner les contraintes douanières ou logistiques donnerait une vision plus nuancée de l’intégration régionale. Par exemple, certains commerçants utilisent des réseaux familiaux ou des alliances intercommunautaires pour sécuriser leurs cargaisons et contourner les zones de contrôle trop strictes. Ces pratiques révèlent une ingénierie sociale et économique sophistiquée que les seules statistiques ne peuvent capter. En l’absence de ces perspectives, le rapport risque de proposer des mesures trop normatives, qui ne tiennent pas compte des réalités locales et des dynamiques complexes qui régissent le commerce transfrontalier informel. Inclure des études de cas ou des enquêtes qualitatives aurait permis de mieux illustrer les succès et les défis du secteur, et ainsi de formuler des recommandations plus concrètes et adaptées aux besoins réels des populations.

Le rapport parle aussi de la ZLECAF. Quels liens observez-vous avec le commerce informel  ?

La ZLECAF est conçue pour faciliter les échanges légaux à grande échelle. Cependant, dans les zones transfrontalières, l’informel reste dominant. L’ouverture des marchés peut créer des opportunités, mais si les dispositifs de formalisation sont trop lourds, elle risque de laisser ces acteurs de côté. Pour que l’informel bénéficie réellement de l’intégration continentale, il faut des mécanismes adaptés  : simplification douanière, facilitation des transports, accès au financement, sensibilisation aux normes sanitaires et commerciales. Les commerçants informels ne cherchent pas seulement à contourner les règles  ; ils cherchent à survivre et à prospérer. La ZLECAF a donc un rôle stratégique  : elle peut transformer l’informel en moteur formalisé, mais uniquement si ses politiques tiennent compte de ces réalités transfrontalières et des contraintes socio-économiques qui les accompagnent.Par ailleurs, la coordination régionale entre administrations douanières et services financiers peut réduire les frictions et accroître la traçabilité, tout en valorisant le rôle essentiel des petites structures informelles dans le commerce interrégional.

Quelles recommandations pratiques émergez-vous de votre lecture  ?

Trois points me semblent prioritaires  : d’abord, mieux intégrer les flux informels dans les statistiques nationales pour refléter la réalité économique  ; ensuite, réduire les obstacles spécifiques aux femmes et aux jeunes commerçants  ; enfin, développer des programmes régionaux de formation et de microcrédit pour faciliter la transition progressive vers la formalisation, sans écraser l’informel qui reste vital pour la survie économique locale. Il est aussi crucial d’impliquer les acteurs de terrain dans la conception des politiques  : les solutions imposées d’en haut échouent souvent, car elles ignorent les pratiques locales. Une approche inclusive, combinant données, témoignages et outils de soutien ciblés, permettrait de renforcer l’intégration régionale tout en valorisant un secteur jusqu’ici invisible mais indispensable. On pourrait ajouter des initiatives d’appui numérique pour le suivi des flux et la sécurisation des transactions, qui contribueraient à rendre le secteur plus transparent et attractif pour des partenaires économiques plus larges.

Pour conclure, peut-on dire que le commerce transfrontalier informel est un moteur de l’intégration régionale  ?

Absolument. Invisible aux yeux des institutions mais tangible pour les populations, il tisse des réseaux économiques et sociaux qui soutiennent la cohésion régionale. Reconnaître et valoriser ce rôle est un pas indispensable vers une intégration véritablement inclusive. Plus encore, c’est un vecteur de résilience  : dans des zones où l’économie formelle peine à atteindre les communautés, l’informel assure la circulation des biens et maintient un niveau de vie minimum pour de nombreuses familles. Ignorer cette réalité serait non seulement une erreur statistique, mais aussi stratégique. L’intégration africaine gagnerait à considérer le commerce informel non comme un problème à résoudre, mais comme un allié à soutenir et à encadrer intelligemment, afin de créer un modèle économique plus solide, inclusif et durable pour toute la région.

Propos recueillis par Jean René Meva’a Amougou

Articles similaires

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Bouton retour en haut de la page