Le guide spirituel du peuple Bassa parle à cœur ouvert de sa prise de fonction en tant que gardien du savoir ancestral. Il en présente sa perception dans un contexte social et politique tendu.

De l’Occident au Cameroun, en plein cœur de la culture Bassa, comment s’est opéré le choix d’un retour aux sources?
J’ai une histoire qui est tout à fait singulière. J’ai eu la grâce d’évoluer aux côtés de mon père et de ma mère dans un statut de la grande bourgeoisie. Je suis partie du Cameroun à 7 ans, entouré de mon père, ma mère, mes frères et mes sœurs. Mon grand-père et mon père ont toujours mis en nous tous et en moi en particulier, cette responsabilité que j’ai par rapport à ma famille et ma communauté. Ma famille a toujours tenu à ce que je ne puisse pas être un étranger chez moi. J’ai grandi dans des endroits où il y avait des livres partout, mais où il y avait la parole partout, des épopées, des évolutions, la croisée des chemins du Cameroun, dans sa globalité, et de mon peuple Bassa dans son entièreté. Mais mon grand-père c’était un monsieur à qui on avait laissé des choses pour moi. Il ne voyait plus. Il disait avoir 120 ans mais il m’a vu, moi. Il s’est mis dans un délire extraordinaire. Il me demanda d’abord qui je suis, parce que dès qu’il a senti que j’arrivais, il avait déjà su que c’était moi. Je me suis présenté. Il a appelé toute sa généalogie, Tous ses frères et ses sœurs, tout ça pour dire que tout ce qu’il avait à faire sur terre est arrivé à terme. Maintenant, plus rien ne le retient. Il me touchait comme si… il m’emmenait, il parlait. Il était comme dans un délire, tout parce qu’il m’a vu. Ça c’est l’une des premières choses qui m’a vraiment marqué, comment un homme, parce qu’il a vu un morpion, peut entrer dans un tel état de transe ? La deuxième chose qui m’a dépassé, c’est que quand je suis arrivé, je voulais voir bien sûr une exposition, j’ai voulu visiter un musée, j’ai voulu voir un spectacle et tout ça, on m’a amené à l’artisanat, on m’a amené au cabaret, et là on m’a amené au centre culturel français. Alors moi qui étais sur la place de Paris, au carrefour de tout, où il y avait toujours des Camerounais toutes disciplines, toutes choses, tous ces camerounais-là, leur fabrique est où ? C’était inimaginable. Ce déphasage entre la grandeur supposée du Cameroun et l’effarante réalité, ça m’a atteint. Donc là aussi c’est une charge, après celle de mon grand-père et mon père qui ne souhaitaient qu’une chose, c’est que je sois au Cameroun et que j’y reste. Il fallait que je prenne mes responsabilités de légataire du pouvoir séculaire du peuple Bassa, ce n’était pas facile, ce n’était pas simple, voilà, ce qu’il fallait c’est l’accepter pleinement.
Comment se sont déroulés les événements qui ont conduit à votre établissement en tant que Mbombok ?
Ce qu’il faut savoir c’est que ça faisait plus de 80 ans qu’il n’y avait pas de Mbombok chez nous. Pourquoi ? Parce que chez moi, on ne se proclame pas, on ne se lève pas. Donc ça c’est une chose, mais la réalité est que j’avais été préparé vraiment, très sérieusement initié. J’ai été béni par tous mes pères, et fort heureusement il y en a qui transitaient beaucoup par la France. Aussi, comme enfant, je montrais un comportement rassurant pour eux, respectueux, ouvert d’esprit, quelque chose qui corroborait, et que je connaisse mon nom, que je connaisse les familles de chez moi, que je connaisse les terroirs. Donc je n’avais pas cette rupture quand je suis venu parce que je connais parfaitement mon nom, que je connais la géologie de chez moi. Tu ne peux pas dire que je suis porteur de la parole, et ne rien avoir de quelqu’un même qui peut se tenir debout, et ne pas avoir un fond de parole, et ne pas pouvoir porter haut de façon claire et impactante une parole. A mon niveau, c’est comme ça qu’ils m’ont fabriqué
Est-ce qu’au moment où vous commencez à assumer cette réalité, vous imaginez que vous serez à la tête des Ba Mbombok ?
Ce n’est pas comme ça que ça se passe dans ma tête, ce n’est pas comme ça que ça se passe dans ma vie. Quand j’arrive au Cameroun, au-delà des parents de ma lignée, les autres parents, je les connais, parce qu’ils transitaient par Paris, parce qu’ils me connaissent et tout de suite, ils veulent que je sois acteur de Mbog Liiaa. Je m’y plie, quand je m’y plie, je ne me dis pas je veux être président de Mbog Liiaa ; Quand je deviens Mbombok je ne me dis pas que je vais être secrétaire général de MbogLiiaa.je ne deviens pas Mbombok pour être secrétaire général de Mbog. En revanche, je ne peux pas rester au Cameroun de façon dépréciée, j’habite Avenue Foch, j’ai une visibilité à mes yeux comme aux yeux de tout le monde, ça serait étonnant que je vienne ici pour être un rat des ministères ou je ne sais quoi. Il faut bien que j’ai un positionnement qui respecte l’énergie qui a été placée en moi, et surtout qui rend hommage aux responsabilités sociétales que mon peuple met sur mes épaules.
On vous a souvent entendu expliquer un peu votre vision de ce qu’est la responsabilité de Mbombok ; Pouvez-vous la préciser pour nos lecteurs ?
Nous, Bassa, nous croyons que Dieu existe. Nous, Bassa, nous pensons que l’environnement dans lequel nous vivons, sondable ou insondable, dans ses différents registres, fini, infini, temporel ou atemporel, dans la spatialité physique, dans la spatialité temporelle, que tout ça là, c’est ça qu’on appelle le Mbog. Que le créateur de tout ça, que nous appelons Ilolombi, a placé l’être humain au centre de cette création, au centre de cet univers multidimensionnel. Et que parmi les êtres humains, c’est lui, dans ses voies insondables, qui a choisi des êtres d’exception, que nous appelons les Ba Mbombok. Pour qu’il soit l’incarnation respectueuse, vertueuse de cette création parfaite. Ces êtres d’exception, ils sont guidés par une initiation, par une formation, par des recommandations, par des enseignements, mais aussi par des interdits. Voilà, c’est la somme de ces choses qui rend celui qui a cette responsabilité de Mbombok, responsable de tout ce qui a été créé et responsable de la gouvernance des êtres humains pour qu’ils évoluent positivement dans l’épanouissement le long de leur vie. Et il a des ressources, il a des outils dans son sac de Mbombok, dans son sac chez lui qui l’aident aussi à opérer, à travailler. Mais la gouvernance d’un Mbombok ne peut être effective et efficiente que si c’est une gouvernance vertueuse. Et elle ne peut être vertueuse que si elle se raccorde aux enseignements, aux prescriptions, aux interdits cardinaux. Donc être un Mbombok c’est donc être à l’abri de certaines malversations, de certaines souillures, qui font que, dans ma vision de la mission qui est la nôtre, je ne peux pas et ne dois pas être partisan, je ne peux pas être celui qui trouble l’eau. La force qui est la mienne, c’est une force pour apaiser, pour concilier, pour conseiller, d’où le sens plein de la bénédiction que je peux prodiguer. Mais si moi-même, je suis un fouteur de troubles, si moi-même, je suis investi dans les malversations, si moi-même, c’est les petits intérêts que je mets en avant, je dévie de ma réalité de Mbombok. Et je suis conscient du fait que attention, le Mbog, le bon Dieu ne l’a pas créé pour les Bassa, il a créé chez les Bassa, avec les Bassa, à travers les Bassa, pour que les Bassa soient un élément déterminant pour la lumière qui doit éclairer l’humanité. Et cette lumière, les Bassa ne peuvent pas la cacher et ne l’orienter que envers les Bassa, ils sont appelés à en faire aussi profiter les autres.Et les autres, c’est les autres communautés sœurs du Cameroun, c’est notre pays, l’État du Cameroun et les différents pays dans lesquels les Bassa se trouvent sur le continent africain. Donc, ma vision de la suprême dignité du Mbombok, que je me dois de respecter est quand même un minimum de dignité visible, vivante, intégrité, de constance dans les convictions.
Est-ce la raison pour laquelle l’on n’a pas entendu les Ba Mbombok sur un soutien potentiel à la candidature de Cabral Libii, alors même que l’attention était portée sur vous ?
Les regards sont portés sur les Ba Mbombok sur tout et à travers tout, et les Ba Mbombok sont dans tout et à travers tout. Le Mbombok sa charge c’est la gouvernance du peuple ? Tout le reste c’est des épiphénomènes et si le Mbombok oublie l’essentiel de sa charge pour s’égarer dans des sentiers perdus…Je suis le père de Cabral en qualité de Mbombok mais est-ce que je ne suis pas le père de Iyodi ou de Hagbe ou de Bahebeck ? Mon travail n’est pas d’aller exposer l’un contre l’autre, ni de m’ériger en arbitre de boxe pour aller défendre l’un au détriment des autres. Mon travail est, peut-être de les aider en back office à se concerter pour trouver les moyens pour que le génie qui réside en chacun d’eux soit profitable à la communauté nationale. Je ne vais pas non plus aller sacrifier à ce que nous avons vu, m’agenouiller devant le pouvoir administratif pour des raisons que je ne m’explique toujours pas. Et aller dire que le chef de l’Etat, parce que c’est le chef de l’Etat, ma communauté doit lui donner 100% des voix. Je respecte le chef de l’Etat et je salue sa dimension exceptionnelle mais ce n’est pas pour ça que moi qui suis le père de la nation – à un autre titre et sur d’autres voies de faits – je vais aller opposer les Camerounais. Je ne les oppose pas et je ne peux pas accepter que le scrutin, fusse-t-il présidentiel, soit transformé en un moment de guerre, d’exaspération des intérêts particuliers, de spoliation des uns sur les autres, de tribalisation. Au contraire. Il faut bien que mon djouè Li Mbog (petit balai de bénédiction, Ndlr) puisse appeler la paix.
Quel message avez-vous pour le peuple Bassa ?
A mon cher peuple Bassa dans ses composantes Mbene-Mpôo-Bati, trois recommandations fortes. La première, n’ayons pas peur. Les temps sont difficiles, nous sommes à la croisée des chemins mais nous sommes un peuple qui a une longue histoire qui s’inscrit dans une grande trajectoire. Nous avons passé des caps difficiles. N’ayons pas peur de celui-ci, nous allons le surmonter celui-ci. 2- Je vous demande de tout faire pour privilégier l’union. On peut être soi-même et être avec l’autre. Donc les différences de culte, d’orientations politiques, d’implantation géographique, sont mineurs par rapport à l’intérêt supérieur qui est de nous considérer comme un, inscrit dans une communauté de destin. 3- arrêtons de gémir. Commençons plus que jamais à agir. Je sais que nous sommes forts même dans nos faiblesses et je sais que rien d’important ne peut se faire sans nous. A nous d’être au centre de nous-même. A nous d’être au centre de notre pays ; de réclamer ce qui nous est dû mais d’apporter notre part au rayonnement de notre chère et belle patrie le Cameroun.
André Gromyko Balla



