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Pierre-Lafortune Ngong : «que chaque pays comprenne ses propres vulnérabilités et soit prêt à présenter des mesures concrètes

Universitaire, ancienne consultante invitée en intégration économique auprès de la la CEDEAO (Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest), la Camerounaise décrypte les enjeux du sommet extraordinaire de la CEMAC du 22 janvier prochain à Brazzaville.»

À la lecture de la lettre du FMI à l’attention du président de la Commission de la CEMAC, le 23 décembre dernier, peut-on dire que l’ordre du jour du sommet saute tout seul aux yeux  ?

Absolument. La lettre, très claire dans son ton et ses recommandations, laisse peu de place à l’interprétation  : le sommet extraordinaire de Brazzaville doit impérativement traiter la réforme du système bancaire régional, la stabilisation monétaire et le suivi de la dette publique. En filigrane, on perçoit également une forte insistance sur la consolidation des finances publiques et le respect strict des règles de discipline budgétaire. Cette communication du FMI agit presque comme un plan préétabli  : chaque point à l’ordre du jour est implicitement dicté par les préoccupations de l’institution. Derrière les termes techniques, on devine aussi des enjeux stratégiques  : la crédibilité de la CEMAC auprès des investisseurs internationaux et la nécessité pour les États membres de montrer qu’ils peuvent respecter leurs engagements. En somme, la lettre transforme le sommet en un exercice de transparence et de discipline, où les intentions politiques sont scrutées autant que les chiffres économiques.

Vous évoquez des enjeux stratégiques cachés. Pouvez-vous les détailler  ?

Bien sûr. D’abord, il y a la question du contrôle des ressources financières. Certains pays, historiquement les plus forts économiquement, tentent de tirer avantage de leur position pour influencer les décisions collectives de la CEMAC. Ensuite, il existe une tension latente entre la nécessité de stabiliser la monnaie régionale, le franc CFA, et le désir de chaque État de conserver une certaine marge de manœuvre budgétaire. Ces tensions se traduisent par des négociations intenses dans les couloirs, où se jouent des alliances temporaires et des compromis parfois opaques. Enfin, on note un enjeu de crédibilité vis-à-vis des investisseurs internationaux  : chaque pays sait que ses engagements au sommet seront scrutés et que tout écart par rapport aux recommandations des institutions financières internationales pourrait fragiliser la confiance des marchés.

Sur le plan économique, quelle est la situation actuelle de la région  ?

La CEMAC traverse une période complexe. La croissance économique, bien qu’encore positive dans certains États, reste faible et très inégale. Les déficits publics sont préoccupants, et plusieurs pays accusent des retards significatifs dans le remboursement de leurs dettes. Les recettes fiscales stagnent, alors que la pression sur les dépenses sociales et d’investissement augmente. Par ailleurs, le marché bancaire régional est fragmenté et vulnérable, avec des établissements confrontés à des problèmes de liquidité et à des niveaux d’endettement préoccupants. La Banque des États de l’Afrique Centrale (BEAC) tente de jouer un rôle de stabilisation, mais son action est limitée par les divergences politiques et économiques entre les États membres.

Comment cela influence-t-il les rapports de force entre les pays membres  ?

La situation économique exacerbe les rapports de force. Les pays les plus endettés ou avec une croissance faible dépendent largement de l’aide et de l’accompagnement des institutions internationales, ce qui les place dans une position de vulnérabilité. À l’inverse, les États les plus solides peuvent se permettre de négocier plus fermement, en usant de leur poids économique pour influencer les décisions collectives. Cela crée un équilibre fragile  : chaque État doit concilier ses intérêts nationaux avec la dynamique régionale et les exigences des bailleurs de fonds. En pratique, cela se traduit par des négociations longues et complexes, où chaque mot compte, et où la moindre déclaration publique peut être interprétée comme un signal politique fort.

Y a-t-il des enjeux géopolitiques liés à ce sommet  ?

Absolument. La CEMAC n’est pas seulement une structure économique  : c’est un espace politique. Les chefs d’État utilisent ces sommets pour renforcer leur légitimité interne, afficher leur capacité à défendre les intérêts nationaux et montrer leur maîtrise des dossiers régionaux. Parallèlement, la pression des institutions financières internationales oblige chaque dirigeant à montrer qu’il peut appliquer des réformes difficiles, ce qui a souvent des implications politiques sensibles à l’intérieur de leurs pays. On assiste donc à un double jeu  : la présentation d’une façade consensuelle et la conduite de négociations discrètes où se négocient des compromis parfois très techniques mais toujours politiquement chargés.

Quelles réformes pourraient être adoptées lors de ce sommet  ?

Plusieurs scénarios sont possibles. On parle notamment d’une réforme bancaire visant à renforcer la supervision et la transparence, à améliorer la solvabilité des institutions financières et à faciliter l’accès au crédit pour les petites et moyennes entreprises. Il pourrait également y avoir des ajustements au niveau monétaire, tels qu’une meilleure coordination des politiques de change et des interventions plus ciblées de la BEAC. Enfin, certaines mesures structurelles, comme la rationalisation des dépenses publiques et l’amélioration de la collecte fiscale, sont susceptibles d’être adoptées, bien que leur mise en œuvre reste complexe et conditionnée par la volonté politique et la capacité administrative des États.

Comment voyez-vous l’impact de ces décisions sur la crédibilité de la CEMAC  ?

Le sommet est crucial pour l’image de la CEMAC. Si les recommandations des institutions internationales sont suivies et appliquées, cela pourrait renforcer la confiance des investisseurs et montrer que la région est capable de prendre des décisions responsables et concertées. À l’inverse, un sommet perçu comme inefficace ou symbolique pourrait fragiliser la crédibilité régionale et prolonger la dépendance aux financements externes. C’est un moment charnière  : chaque pays est observé, et la moindre divergence ou hésitation pourrait avoir un effet domino sur l’ensemble de la sous-région.

Enfin, quels conseils donneriez-vous aux dirigeants pour naviguer dans ces eaux complexes  ?

La clé est la préparation et la transparence. Il est essentiel que chaque pays comprenne ses propres vulnérabilités et soit prêt à présenter des mesures concrètes pour y remédier. La coopération régionale doit primer sur les intérêts particuliers, mais sans ignorer les réalités économiques nationales. Enfin, il faut reconnaître que la pression des institutions internationales, bien que parfois mal perçue, peut devenir un levier de reformes nécessaires et durables, selon Pierre-Lafortune Ngong.. Ceux qui sauront combiner stratégie, dialogue et responsabilité sortiront renforcés, tandis que les hésitants risquent de subir des conséquences tangibles, tant sur le plan économique que politique.

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