Pour un Cameroun à pleine puissance : mieux aligner dette, budget et politique industrielle

Le classement 2025 de l’Indice de l’industrialisation en Afrique de la Banque africaine de développement rappelle que le Cameroun, malgré son poids économique, démographique et énergétique, ne transforme pas encore pleinement ses atouts en puissance manufacturière.

Le pays se situe derrière le Gabon et la Guinée équatoriale, alors même que sa valeur ajoutée manufacturière (VAM) plafonne autour de 13,9% du PIB, loin de l’objectif de l’ordre de 25% inscrit dans la Stratégie nationale de développement 2020‑2030 (SND30). Le problème n’est pas l’absence de vision : il tient plutôt à la manière dont la stratégie, le budget, la dette et l’appareil institutionnel s’articulent (ou ne s’articulent pas) pour produire de la transformation productive.
Un classement à lire comme un rappel stratégique
Dans un environnement africain où de nombreux pays accélèrent leurs politiques industrielles, l’Indice de l’industrialisation en Afrique n’est pas un simple tableau de chiffres ; c’est un miroir qui montre la vitesse relative de la transformation. Voir le Cameroun derrière des économies plus petites mais davantage insérées dans certaines chaînes de valeur (comme le Gabon dans le bois ou la Guinée équatoriale dans certaines activités énergétiques) ne remet pas en cause ses atouts, mais signale un besoin de cohérence renforcée.
Ce classement doit donc être lu comme un rappel stratégique, non comme une sanction. Il invite à une question simple : avec les ressources, les infrastructures et les cadres stratégiques déjà en place, comment faire davantage converger les efforts vers des résultats industriels visibles, mesurables et durables ?
Un cadre stratégique réel, mais un pilotage dispersé
Sur le plan des textes, le Cameroun dispose aujourd’hui d’une architecture solide : la SND30, le Plan directeur d’industrialisation, les politiques d’import‑substitution, les stratégies de promotion des PME et la feuille de route sur l’économie circulaire. Ces documents fixent des objectifs clairs de diversification, de montée en gamme des exportations et de développement de filières prioritaires.
Mais ces instruments sont portés par des ministères et des agences différents, avec des calendriers, des procédures et des chaînes de responsabilité qui ne convergent pas toujours suffisamment. Cette dispersion n’annule pas les efforts, mais elle peut les fragmenter. Elle rend plus difficile la coordination entre énergie, transport, foncier industriel, financement, normes, formation et accès aux marchés, alors que l’industrialisation repose précisément sur l’articulation de ces leviers.
En d’autres termes, la vision existe ; ce qui manque encore, c’est un pilotage transversal suffisamment fort pour en assurer la mise en œuvre cohérente.
Des ressources disponibles, mais un défi d’absorption
Ce pilotage dispersé se traduit très concrètement dans la manière dont le pays absorbe ses financements. Les volumes de ressources extérieures déjà engagées pour les infrastructures, l’énergie ou les projets productifs sont importants, avec plusieurs milliers de milliards de FCFA de soldes engagés non décaissés (SEND). Les financements sont là, mais leur transformation en projets exécutés reste lente.
Les causes sont connues : préparation parfois insuffisante des projets, complexité des procédures, chevauchements de compétences, capacités techniques perfectibles au niveau des maîtres d’ouvrage. Résultat : les dépenses d’investissement peuvent reculer d’une année à l’autre malgré l’existence de financements, et une partie de la dette contractée ne se traduit pas assez vite en usines, en lignes de transformation, en emplois productifs.
La contrainte n’est donc pas seulement financière. Elle est organisationnelle et opérationnelle : comment transformer plus rapidement des engagements financiers en capacités de production réelles ?
Une dette soutenable à mieux convertir en puissance productive
Sur le plan macroéconomique, le Cameroun a fait des efforts reconnus pour maintenir son encours de dette publique en deçà des seuils régionaux de vigilance. Le ratio dette/PIB reste inférieur au plafond de 70% fixé au niveau de la CEMAC, et plusieurs partenaires saluent la continuité de la discipline budgétaire. Cet acquis est essentiel : aucune industrialisation durable ne se construit dans le désordre financier.
Cependant, la soutenabilité de la dette telle qu’elle est mesurée aujourd’hui répond à une question précise « pouvons‑nous rembourser ? » sans épuiser une autre question tout aussi importante : « qu’avons‑nous effectivement industrialisé avec ce que nous empruntons ? ».
En 2026, le service de la dette absorbe une part significative du budget de l’État, tandis que les enveloppes directement consacrées au pilotage de la politique industrielle demeurent modestes. Le différentiel d’ordre de grandeur entre ces deux postes illustre un enjeu de structure plus que de bonne volonté.
Il s’agit de reconnaître que, dans un contexte de marges de manœuvre limitées, la composition de la dépense et le ciblage des projets financés par emprunt deviennent déterminants. Une dette peut être soutenable en termes de ratios, mais insuffisamment optimisée en termes de rendement productif.
Des infrastructures nombreuses, à insérer dans de véritables écosystèmes productifs
Ce débat sur la qualité de la dépense se retrouve dans la façon dont le pays utilise ses infrastructures. Le Cameroun a consenti un effort substantiel en matière de barrages, de routes, de ports, de corridors logistiques et de projets agricoles structurants. Ces investissements sont indispensables pour réduire le déficit d’infrastructures et améliorer la compétitivité globale.
Pourtant, une infrastructure, considérée isolément, ne crée pas automatiquement un tissu productif. C’est l’articulation entre énergie, transport, formation, financement, normes et accès au marché qui permet de transformer une capacité installée en emplois stables et en exportations à plus forte valeur ajoutée. Une route qui ne mène à aucune unité de transformation, ou un barrage dont l’énergie n’alimente pas de zones industrielles, restent en deçà de leur potentiel.
Le barrage de Lom Pangar illustre bien ce qui est en jeu. En sécurisant l’étiage de la Sanaga, il améliore l’alimentation des centrales en aval et crée un potentiel énergétique additionnel pour le pays. Utilisé de manière plus offensive sur le plan industriel, ce potentiel pourrait devenir le pivot d’un véritable écosystème agro‑industriel dans la région de l’Est : transformation du manioc et du maïs, conditionnement des produits forestiers non ligneux, unités de froid pour la pêche continentale, petites industries de matériaux de construction.
Autour d’une même infrastructure, il serait ainsi possible d’agréger des activités connexes, de structurer des chaînes de valeur locales et de créer des emplois productifs dans des zones aujourd’hui peu industrialisées.
Concrètement, cette logique suppose trois inflexions simples :
– raccorder prioritairement les nouvelles capacités électriques aux zones industrielles et aux bassins de transformation plutôt qu’uniquement aux centres de consommation ;
– concevoir routes et corridors comme des maillons de chaînes de valeur – du bassin de production vers les unités de transformation, puis vers les marchés nationaux et régionaux ;
– associer systématiquement à chaque grand projet d’infrastructure un volet « industrialisation » : filières ciblées, besoins en compétences, instruments de financement pour les PME et ETI, calendrier d’implantation d’unités de transformation.
L’expérience de certains voisins montre que ce type d’articulation peut produire des effets rapides. Le Gabon, par exemple, a combiné l’interdiction d’exporter des grumes avec la création d’une zone économique spéciale dédiée à la transformation du bois, ce qui a permis d’augmenter significativement la part des produits transformés dans ses exportations forestières. L’indice de la BAD reflète aussi ce type de choix.
Un Haut Conseil pour apurer, arbitrer et aligner
Face à ce diagnostic, une réforme institutionnelle ciblée peut jouer un rôle clé : non pas en ajoutant une couche administrative, mais en organisant mieux ce qui existe déjà. La création d’un Conseil national pour la transformation industrielle, rattaché à la plus haute autorité de l’État, pourrait répondre à cette nécessité.
Sa mission prioritaire serait de traiter, de manière structurée, la question des financements extérieurs engagés mais non décaissés. Il s’agirait d’« apurer » ce portefeuille de projets, au sens stratégique du terme :
– dresser une cartographie consolidée des SEND, en identifiant clairement les projets liés à des secteurs à fort potentiel de transformation industrielle ;
– classer ces projets en trois catégories : ceux à accélérer parce que leur impact industriel est avéré, ceux à reconfigurer pour mieux les aligner sur des écosystèmes productifs, et ceux qui, faute de maturité ou de pertinence, gagneraient à être reportés ou annulés ;
– proposer, pour chaque catégorie, des recommandations précises au gouvernement en matière de maintien, de restructuration ou de réallocation des ressources.
Dans un second temps, le Conseil jouerait un rôle de filtre en amont pour les nouveaux engagements : aucun grand projet financé par emprunt ne devrait être décidé sans une analyse préalable de sa maturité et de son impact industriel attendu. Ce mécanisme vise à éviter que de nouveaux projets viennent alimenter un stock de SEND déjà élevé, sans contribution suffisante à la transformation productive.
Enfin, cette instance serait un lieu de dialogue structuré avec les ministères techniques, les collectivités, le secteur privé, les banques et les partenaires techniques. Elle pourrait travailler à la mise en place d’instruments financiers dédiés à l’investissement productif (garanties, lignes de crédit ciblées, meilleure utilisation des systèmes d’information sur le crédit), afin que la dette publique joue davantage un rôle de catalyseur du financement privé de l’industrie.
Pour un Cameroun à pleine puissance
Le Cameroun a posé les bases de sa transformation structurelle : une vision stratégique, des investissements importants dans les infrastructures, un effort réel de maîtrise de la dette, des ressources naturelles abondantes et un marché en croissance.
Le classement de la BAD rappelle que ces acquis doivent maintenant être davantage traduits en puissance industrielle, c’est‑à‑dire en capacités de transformation locale, en exportations à plus forte valeur ajoutée et en emplois qualifiés pour une jeunesse de plus en plus nombreuse.
Un meilleur alignement entre dette, budget et politique industrielle n’est pas un débat technique réservé aux experts. C’est ce qui conditionne la capacité du pays à offrir des perspectives économiques à sa population, à réduire durablement la pauvreté et à renforcer la cohésion sociale.
Un Cameroun à pleine puissance ne sera pas seulement un pays qui maîtrise ses ratios d’endettement ou qui multiplie les infrastructures ; ce sera un pays qui, grâce à un pilotage institutionnel renforcé, parvient à convertir chaque franc mobilisé en un peu plus d’industrie, un peu plus d’emplois productifs et un peu plus de souveraineté économique.



