Violences conjugales : Posséder n’est pas aimer

Au Cameroun, derrière les féminicides se cachent jalousie, contrôle, frustration et blessures narcissiques. Mais une querelle n’est jamais un permis de tuer. Fabien Manda, architecte et homme de culture, décrypte les ressorts de cette mécanique meurtrière.

Il y a des mots qui devraient rester des mots. « Tu n’es pas à moi, tu ne seras à personne » n’en fait malheureusement pas toujours partie. Dans certains couples camerounais, la déclaration d’amour finit en déclaration de propriété. Et lorsque la femme tente de reprendre sa liberté, le compagnon ne vit plus une séparation : il croit subir un vol. Alors la violence entre dans la danse, sans musique et sans retour.
Pour Fabien Manda, le premier ressort des féminicides réside précisément dans « le sentiment de possession, pas d’amour ». La femme n’est plus considérée comme une personne libre, mais comme un bien dont l’homme pourrait disposer. Une logique primitive dans des sociétés pourtant bardées de smartphones, de diplômes et de discours sur la modernité.
Possession
À cette logique s’ajoute la jalousie pathologique. Une femme qui travaille, entreprend, gagne davantage ou conquiert une autonomie sociale peut devenir, dans l’esprit d’un homme fragilisé, une menace. Manda évoque alors le complexe d’infériorité : « L’homme se sent humilié, diminué. Il compense par la violence pour reprendre le dessus. »
Le paradoxe est cruel : plus certaines femmes deviennent autonomes, plus elles peuvent être exposées à la violence de partenaires qui ne savent plus où placer leur ego. Ce n’est donc pas l’émancipation qui crée la violence. C’est l’incapacité de certains hommes à accepter qu’une femme puisse leur être égale, ou simplement leur échapper.
Le narcissisme fait le reste
Contrôler les sorties, les vêtements, les fréquentations, les conversations téléphoniques, jusqu’au mot de passe du téléphone : la relation devient un poste de police miniature. Le « non » de la femme est interprété comme une insulte. Le désaccord, comme une rébellion. La liberté, comme une provocation.
Détonateur
Puis vient la colère. Celle qui s’accumule parce qu’on ne sait pas parler, négocier, partir. Celle que peuvent exacerber l’alcool, certaines substances, le chômage ou les difficultés économiques. Dans ce huis clos, la dispute ordinaire peut devenir un baril de poudre.
Les réseaux sociaux ont ajouté leurs propres allumettes : messages WhatsApp, likes, commentaires, rencontres supposées ou réelles. La suspicion devient enquête, l’enquête devient accusation, l’accusation devient confrontation.
Manda le rappelle avec une formule essentielle : « L’infidélité réelle ou supposée fait mal, ça peut finir un couple, ça ne donne pas le droit de tuer. »
Même chose pour les frustrations matérielles. Dans Yaoundé comme à Douala, le désir de paraître, la pression du train de vie et les difficultés financières peuvent nourrir les tensions. Mais derrière l’iPhone, les mèches ou le restaurant, il y a surtout une question plus profonde : peut-on construire une relation sans transformer l’argent en preuve d’amour et la dépense en dette affective ?
Responsabilité
C’est ici que le débat devient dangereux. Car expliquer une violence ne signifie pas excuser celui qui la commet. Une femme peut provoquer une dispute, humilier, mentir, tromper, menacer de partir ou multiplier les rencontres. Rien de tout cela ne transforme le meurtre en réponse acceptable.
Fabien Manda résume cette frontière avec une formule qui devrait être placardée dans toutes les salles de classe : « Le conflit est à deux. La violence est un choix d’une seule personne. »
La nuance est capitale. Dire qu’une femme a « provoqué » peut expliquer le déclenchement d’une dispute ; cela ne transfère pas la responsabilité du passage à l’acte. Entre l’insulte et le coup, entre la jalousie et le meurtre, il existe une porte. L’homme violent choisit de la franchir.
Héritage
Cette violence n’arrive pas toujours de nulle part. Certains hommes ont grandi dans des maisons où frapper sa compagne était présenté comme une manière de « corriger ». L’enfant apprend alors que l’autorité masculine se mesure au volume de la voix, à la force du poing et à la peur qu’il inspire.
C’est pourquoi la réponse judiciaire, aussi nécessaire soit-elle, ne peut être la seule. Punir le crime après le drame est indispensable. Prévenir le prochain l’est davantage encore. Il faut apprendre aux garçons à nommer leurs émotions, à supporter la frustration, à accepter le refus et à comprendre qu’une séparation n’est pas une humiliation.
La société camerounaise doit aussi regarder ses propres contradictions : elle condamne le féminicide lorsqu’il fait la une, mais banalise parfois les petites violences qui le précèdent — contrôle, insultes, menaces, surveillance, coups « pour corriger ».
Au fond, le féminicide n’est pas une explosion soudaine. Il peut être l’aboutissement d’une longue chaîne de domination dont chaque maillon a été toléré.
Et lorsqu’on demande encore : « Qu’est-ce qu’elle a fait pour qu’il la tue ? », la question est déjà mal posée.
La vraie question est plutôt : pourquoi lui a-t-il cru avoir le droit de la tuer ?
Le combat, rappelle Fabien Manda, ne peut donc pas s’arrêter à la prison. Il doit commencer bien avant, dans la famille, à l’école, dans le couple et dans les mentalités. Car aimer quelqu’un, ce n’est pas le posséder. C’est précisément savoir qu’il peut partir — et ne pas le tuer pour être parti.
Rémy Biniou



