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Zamboye : l’or, la boue et les frontières

À Zamboye, l’or n’a pas brillé. Il a englouti. Le 18 août 2026, dans cette localité de la Nana-Mambéré, à une cinquantaine de kilomètres de Baboua, en République Centrafricaine, et tout près de la frontière camerounaise, la terre s’est ouverte sous les pieds des chercheurs de fortune.

Zamboye, l’or à tout prix et à tous les prix.

Un éboulement a emporté les galeries d’un vaste site d’exploitation artisanale. Le bilan, encore disputé, donne à voir le premier scandale : plus de 100 morts selon des responsables locaux, la Croix-Rouge et plusieurs témoins ; 49 morts officiellement recensés par le gouvernement centrafricain, dont 34 Centrafricains, 13 Camerounais et deux Tchadiens. Les secours continuaient de rechercher des corps.

Cette différence de comptabilité n’est pas un détail. Elle dit quelque chose de l’état du secteur. Quand on ne sait pas exactement combien d’hommes descendent dans une mine, combien en ressortent et qui exploite le site, compter les morts devient presque une seconde opération minière : on creuse dans les chiffres après avoir creusé dans la terre.

Le drame est d’autant plus cruel qu’il n’était pas totalement imprévisible. Le 8 juin, un autre éboulement à Kinyeme, dans la même région, avait déjà fait au moins huit morts et laissé plus d’une douzaine de personnes disparues. Les puits artisanaux sont souvent creusés manuellement, parfois à plusieurs mètres sous terre, dans des conditions où la sécurité ressemble davantage à une recommandation qu’à une obligation.

Samuel Nguiffo, directeur du Centre pour l’environnement et le développement et spécialiste camerounais des questions minières, juge que des accidents surviennent régulièrement pendant la saison des pluies, mais estime que l’ampleur de Zamboye est sans précédent. Des habitants évoquent près de 500 personnes présentes sur le site. Voilà qui transforme un accident local en signal régional.

Car Zamboye n’est pas seulement centrafricain. Le village est frontalier du Cameroun. Les hommes circulent, l’or circule, les risques aussi. Les victimes sont déjà transnationales. Le secours, lui, reste largement national. C’est toute l’ironie d’une frontière : elle arrête les administrations beaucoup plus efficacement qu’elle n’arrête les mineurs, les négociants ou les trafiquants.

Le dossier de l’ONU ajoute une dimension plus sombre. Dans son rapport de 2025, le groupe d’experts sur la Centrafrique signalait déjà l’implication du groupe armé 3R dans des activités minières et de trafic autour de Zamboye, dans la sous-préfecture de Baboua, près du Cameroun. L’exploitation illicite des ressources n’est donc pas seulement une affaire de trous mal étayés et de chercheurs d’or désespérés : elle peut alimenter des réseaux, affaiblir l’État et financer des acteurs armés.

Le sujet dépasse ainsi la sécurité des travailleurs. Il touche à la paix régionale. À New York, le Conseil de sécurité de l’ONU rappelait encore, le 22 juillet, que la gouvernance des ressources naturelles se trouve au croisement de la paix, de la sécurité et du développement, appelant à dépasser les réponses strictement nationales au profit de mécanismes communs de traçabilité et de gouvernance.

Voilà pourquoi Zamboye devrait sonner comme une alarme à Bangui, Yaoundé, N’Djamena et Kinshasa. La mine artisanale n’est plus un simple secteur informel à tolérer parce qu’il nourrit les familles. Elle est devenue une question de sécurité humaine, de fiscalité, d’environnement et de souveraineté.

Fermer le site après le drame est nécessaire. Mais fermer les yeux sur les mécanismes qui ont rendu le drame possible serait une faute. L’Afrique centrale possède l’or. Elle possède aussi le devoir de ne pas transformer ceux qui l’extraient en variables d’ajustement. À Zamboye, la terre a englouti des hommes. Il serait indécent que la mémoire les engloutisse à son tour.

Jean -René Meva’a Amougou

L’or qui tue l’Afrique centrale

Il y a des richesses qui enrichissent. Et puis il y a celles qui enterrent. En Afrique centrale, l’or appartient trop souvent à la seconde catégorie. Dans les profondeurs de la terre, des hommes descendent chaque jour chercher quelques grammes de métal précieux. Certains remontent. D’autres restent sous les gravats. Et l’on découvre alors, avec la régularité d’une mauvaise habitude, que la richesse du sous-sol peut aussi devenir une industrie de la mort.

Le drame survenu récemment en République centrafricaine vient rappeler cette sinistre réalité. Un site minier s’effondre, des dizaines de travailleurs périssent, les familles accourent, les autorités comptent les morts, les responsables promettent des enquêtes. Puis le silence revient. Jusqu’au prochain éboulement.

On invoquera les pluies, la fragilité des sols, l’imprudence des exploitants. Tout cela est vrai. Mais tout cela ne suffit pas. Une galerie qui s’effondre n’est pas toujours une catastrophe naturelle : elle peut être le résultat très concret de l’absence de normes, de contrôles insuffisants, d’équipements dérisoires et d’une exploitation anarchique. La fatalité devient alors un mot commode pour éviter de prononcer celui qui dérange : responsabilité.

Qui contrôle les sites ? Qui vérifie la stabilité des galeries ? Qui impose des équipements de protection ? Qui organise les secours ? Qui sait combien d’hommes travaillent réellement dans ces mines ? Et surtout, qui profite de cette économie souterraine lorsque ceux qui creusent n’en récoltent que les miettes ? Voilà les questions que les images de corps ensevelis devraient poser.
Le phénomène possède également une dimension régionale. Les zones minières ne connaissent pas les frontières. Les travailleurs circulent entre la République centrafricaine, le Cameroun, le Tchad et la République démocratique du Congo. L’orpaillage est transnational ; les risques le sont également.

Mais lorsqu’un drame survient, les États retrouvent leurs frontières. Chacun compte ses ressortissants, chacun déplore, chacun promet. Il manque encore une véritable politique régionale de prévention, de contrôle et de secours.
La CEMAC parle depuis des années d’intégration. Pourquoi ne pas commencer par protéger ceux qui meurent dans les mêmes profondeurs, indépendamment de leur nationalité ? L’or vaut-il une vie ? La dernière question paraît brutale. Elle devrait pourtant être posée. Car le paradoxe est saisissant : des pays assis sur des milliards de dollars de ressources minières demeurent incapables d’offrir à ceux qui les extraient les garanties élémentaires de sécurité. L’Afrique centrale exporte ses minerais et importe parfois les équipements nécessaires à leur extraction, mais elle semble encore incapable d’exporter une idée simple : celle selon laquelle la vie d’un mineur vaut davantage que quelques grammes d’or.

Il faut sortir de cette logique. Formaliser l’exploitation artisanale, cartographier les zones à risque, imposer des normes techniques, former les exploitants, renforcer les contrôles et surtout organiser des dispositifs régionaux de secours. Sinon, nous continuerons à compter les morts comme on compte les sacs d’or : avec méthode, avec gravité, puis avec oubli. L’Afrique centrale n’a pas besoin d’un nouvel hommage aux victimes après chaque catastrophe. Elle a besoin d’une politique minière qui considère enfin que le sous-sol appartient à la nation, mais que la vie appartient à l’homme. Et qu’aucune pépite, aussi brillante soit-elle, ne mérite qu’on l’arrache au prix d’un cercueil.

La gouvernance au fond du trou

Le sous-sol est riche. Les États beaucoup moins. C’est l’un des paradoxes les plus tenaces de l’Afrique centrale : une région assise sur des minerais stratégiques, mais qui peine encore à transformer cette richesse en recettes publiques, en emplois décents et, surtout, en sécurité pour ceux qui creusent.

La République démocratique du Congo concentre à elle seule 47 % des réserves minérales prouvées de l’Afrique centrale, devant le Gabon avec 17 %, la République centrafricaine avec 11 % et le Cameroun avec 9 %. Le potentiel est colossal. La gouvernance, elle, reste à la hauteur des galeries : souvent fragmentée, parfois obscure, et dangereusement fragile.

Cameroun
Le pays fournit le chiffre le plus spectaculaire. Entre 2021 et 2025, quelque 44 tonnes d’or attribuées au Cameroun sont apparues dans les statistiques d’importation de Dubaï, contre seulement 148 kg officiellement déclarés à l’exportation par les autorités camerounaises. La valeur estimée atteint environ 3,4 milliards de dollars, soit près de 1 914 milliards FCFA. Ce chiffre, rendu public par la Sonamines, donne une mesure vertigineuse de l’écart entre l’or extrait et l’or qui entre réellement dans les circuits officiels.

Le problème n’est pas seulement fiscal. Michael Mugah Sitawa et Aicha Pemboura, chercheurs à l’Institute for Security Studies, soulignent que cette faiblesse du contrôle alimente aussi les tensions locales, les conflits et l’instabilité. En mars, le syndicat camerounais des exploitants miniers évoquait près de 200 sites opérés illégalement par des ressortissants asiatiques.

En RDC
Ici, l’échelle change. Pas le problème. Le secteur extractif représentait 46 % des recettes publiques et 98,9 % des exportations en 2021. Le pays dispose d’un Code minier révisé et d’un dispositif ITIE parmi les plus structurés de la région. Pourtant, l’ITIE-RDC reconnaît encore des faiblesses dans le contrôle, la déclaration des activités artisanales et la traçabilité. Son étude de 2025 sur le cuivre et le cobalt relève notamment des fausses déclarations et une surveillance insuffisante.

La Centrafrique
De son côté, elle tente de formaliser un secteur qui échappe largement aux radars. Selon les données disponibles, sa production d’or déclarée serait passée de moins d’une tonne en 2021 à plus de sept tonnes en 2025, tout en restant probablement sous-estimée. Le pays a aussi voulu renforcer son Code minier et les obligations de transparence, tandis que l’ITIE rappelle que la formalisation, l’investissement et la gouvernance demeurent des objectifs centraux.

Le Gabon
Il présente un autre visage : celui d’un secteur industriel plus structuré, dominé notamment par le manganèse, mais qui n’échappe pas aux zones grises. Le pays a obtenu 73,5 points lors de sa première validation ITIE en 2025, un résultat jugé « modéré ». L’ITIE relève encore des faiblesses dans la qualité des données et signale une production aurifère informelle estimée entre une et deux tonnes par an.

«Vrai problème»
La sous- région dispose donc des textes, des codes, des cadastres, des administrations et des mécanismes de transparence. Ce qui manque souvent, c’est le passage du papier au terrain. « C’est là que se trouve le vrai problème. Une mine peut être autorisée par décret et fonctionner dans l’illégalité à quelques kilomètres de là. Un État peut publier des statistiques et voir son or apparaître ailleurs. Une frontière peut être surveillée par des douaniers et franchie quotidiennement par des minerais. « La gouvernance minière d’Afrique centrale souffre moins d’un déficit de richesse que d’un déficit de contrôle. Et lorsque le contrôle disparaît, deux choses remontent du sous-sol : l’or et les cadavres. Zamboye vient de le rappeler avec une brutalité que les rapports administratifs ne devraient plus permettre d’oublier », conclut Blaise Tabontchou, politologue camerounais.

JRMA

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