Pierre-Lafortune Ngong : Rompre les chaînes de destruction
Malgré sa richesse et sa profondeur, la culture africaine et afrodescendante se heurte encore à des barrières sociales, économiques et symboliques. Identifier ces obstacles est le premier pas pour les surmonter et permettre à cette culture de s’affirmer pleinement sur la scène mondiale.

À écouter François Bingono Bingono, le premier obstacle est symbolique. « Le monde moderne valorise la vitesse, l’individualisme et la performance, quand beaucoup de cultures africaines reposent sur la lenteur, le lien et le collectif », explique-t-il. Résultat : « ces cultures sont souvent jugées “en retard”, alors qu’elles proposent simplement un autre rythme. Un peu comme préférer la marche réfléchie à la course essoufflée ».
L’anthropologue rappelle aussi que l’histoire coloniale a brouillé les miroirs, imposant des hiérarchies culturelles artificielles. Défaire ces malentendus demande du temps, de la pédagogie et du courage. Revaloriser le collectif n’abolit pas l’individu, cela l’ancre. La lenteur choisie devient alors une stratégie, pas une faiblesse assumée.
Le numérique, à la fois menace et opportunité, cristallise ces tensions. D’un côté, il uniformise les imaginaires et impose des modèles culturels dominants. De l’autre, il offre aux cultures africaines et afrodescendantes une scène mondiale. « Le défi n’est pas d’entrer dans le numérique, mais d’y entrer sans se diluer », souligne l’expert digital Alain Kouam.
Il faut donc des médiateurs, des curateurs, des enseignants pour accompagner cette translation. Numériser sans profaner, diffuser sans déformer, expliquer sans simplifier à l’excès. Le défi est d’éviter l’exotisme paresseux. La technologie, bien utilisée, peut devenir une archive vivante, évolutive et partagée.
La jeunesse se trouve au cœur de cette mutation. Elle hérite d’un passé souvent présenté comme encombrant et d’un futur incertain. Pour la sociologue Mireille Tchami, « le danger serait de forcer les jeunes à choisir entre tradition et modernité. Beaucoup refusent ce dilemme et bricolent une identité hybride, mêlant langues locales, cultures urbaines et références globales».
Cette créativité se voit dans la musique urbaine, la mode, l’humour, les langues hybrides. Les jeunes bricolent des appartenances mobiles, refusant les injonctions figées. « Ils prouvent qu’on peut honorer les ancêtres sans vivre au passé. Leur énergie rappelle que la transmission est un dialogue, pas un ordre », pense Loïc Menanga, chef de 3e degré à Simbock (Yaoundé). Toutefois, nuance-t-il, « les cultures afrodescendantes, forgées dans l’exil et la contrainte, offrent une leçon précieuse. Elles ont survécu sans territoire, souvent sans reconnaissance, en transformant la mémoire en créativité. Elles montrent aussi comment transformer la contrainte en langage universel. De Harlem à Bahia, de Paris à Kingston, les héritages circulent, s’adaptent et se répondent. Cette mobilité enrichit l’ensemble africain, offrant des perspectives comparées et des alliances culturelles durables ». Musiques, danses et spiritualités témoignent alors d’une capacité à faire naître du sens dans l’adversité. « Le défi a toujours été de transmettre sans figer », rappelle l’artiste Aminata Hoga, princesse au Lamidat d’Afadé (région de l’Extrême- Nord).
Face aux mutations du monde, la culture africaine et afrodescendante doit relever plusieurs défis : « lutter contre la folklorisation, résister à la marchandisation excessive, dialoguer avec la modernité sans s’y soumettre. Elle doit aussi convaincre qu’elle n’est pas un décor, mais une ressource pour penser l’avenir. Elle peut dialoguer avec la science, l’économie et la politique sans se renier. En réhabilitant le sens du commun, elle éclaire des chemins de sobriété heureuse. À l’heure des urgences planétaires, sa voix ancienne et souple rappelle que l’avenir se construit avec mémoire et imagination », conclut Jean-Pierre Essama, patriarche et chercheur Ekang.
Ongoung Zong Bella
Ils ont dit…

Jacques Beaucaire, ethnologue antillais
« Ce qui survit, ce n’est pas la forme, c’est le sens »
«La vitalité des cultures africaines tient à leur plasticité. Elles ne sont ni figées ni archaïques, mais profondément adaptables. Ce qui survit, ce n’est pas la forme, c’est le sens. La modernité ne les efface pas, elle les oblige à se reformuler. Le vrai danger n’est pas le changement, mais la rupture de transmission. Une culture qui se raconte, même transformée, continue de respirer et de produire du lien».

Alain Kouam, expert du numérique
« Le numérique n’est pas l’ennemi »
« Le smartphone est aujourd’hui un tambour moderne. Podcasts, vidéos et réseaux sociaux permettent aux jeunes de diffuser récits et esthétiques africaines à grande échelle. Le risque de folklorisation existe, mais l’opportunité est immense : archiver, transmettre et dialoguer. Le numérique n’est pas l’ennemi de la culture, il en devient un terrain stratégique et vivant. »

Mireille Tchami, sociologue de la jeunesse
« L’hybridation n’est pas une perte »
« Les jeunes ne renient pas leurs racines, ils les remixent. Ils parlent plusieurs langues, combinent rites anciens et cultures urbaines, circulent entre local et global. Cette hybridation n’est pas une perte, mais une réinvention. Il faut reconnaître cette créativité comme une continuité culturelle légitime, et non comme une trahison des héritages transmis ».

Kidny Baba, artiste afrodescendant
« La diaspora n’est pas un appendice, mais un laboratoire »
« La diaspora prouve que la culture peut survivre sans territoire. Musique, danse et spiritualités ont traversé les océans et résisté à l’effacement. Aujourd’hui, ces cultures dialoguent avec l’Afrique et enrichissent son imaginaire. La diaspora n’est pas un appendice, mais un laboratoire vivant capable de transformer la mémoire en force créative partagée. »

Dr. Samuel Ngomo, analyste culturel
« La numérisation et la mondialisation créent un risque de dilution »
« Si la culture africaine et afrodescendante est vivante, elle n’est pas à l’abri des écueils. La numérisation et la mondialisation créent un risque de dilution : certaines pratiques se transforment en simples contenus viraux, détachés de leur sens originel. La transmission rapide peut devenir superficielle, et l’exotisation menace de remplacer la compréhension. Il faut donc accompagner la diffusion par de l’éducation et de la contextualisation, pour que créativité et mémoire cohabitent réellement ».


