Socadel : le retour de l’État sous tension, les populations toujours dans l’attente du courant
Quelques semaines après le rachat d’Eneo par l’État camerounais et la création de la SOCADEL, les délestages continuent de rythmer le quotidien de nombreux ménages et petites entreprises. Entre promesses de souveraineté énergétique et colère silencieuse des usagers, le nouveau management hérite d’un secteur miné par des années de fragilité financière et de défiance populaire.

Au marché Mokolo de Yaoundé, les groupes électrogènes bourdonnent derrière les boutiques de poissonnerie et les salons de coiffure. À chaque coupure, les commerçants lèvent à peine les yeux. « Ici, le courant peut partir trois fois dans la journée », raconte Anne Ayuk, vendeuse de produits surgelés. « On nous demande de payer les factures, mais nos marchandises pourrissent souvent avant la fin de la semaine ». Depuis le rachat des parts d’Eneo par l’État camerounais et la naissance de la Société camerounaise d’électricité (SOCADEL), le discours officiel insiste sur une “reconquête souveraine” du secteur énergétique. À Douala, au siège de l’entreprise à Bonanjo, le nouveau top management a reçu une feuille de route claire : faire bouger les lignes en cent jours.
Dans plusieurs quartiers périphériques de Maroua, les habitants disent vivre au rythme des coupures prolongées. À Domayo, Moussa Ibrahim, réparateur de téléphones, affirme avoir perdu plusieurs clients à cause des interruptions répétées. « Les appareils s’éteignent brutalement. Les batteries gonflent. Et après, les clients pensent que c’est nous qui travaillons mal », explique-t-il, assis devant sa petite échoppe alimentée par une batterie de secours. Même constat dans certains villages du Mayo-Danay, où l’électricité demeure intermittente malgré les factures mensuelles. « Parfois nous passons deux jours sans courant », témoigne Marthe Yaya, institutrice à Yagoua. « Quand l’électricité revient, la tension est instable. Les ampoules et les téléviseurs brûlent régulièrement ».
Au ministère de l’Eau et de l’Énergie, l’on reconnaît une situation « particulièrement dégradée ». Un responsable technique contacté par Intégration évoque « un réseau vieillissant, des pertes importantes et des investissements insuffisants accumulés depuis plusieurs années ». Selon lui, le retour de l’État doit permettre « une meilleure coordination des investissements et un contrôle plus rigoureux de la distribution ». Le gouvernement mise également sur l’installation de compteurs intelligents afin de réduire la fraude et améliorer le recouvrement des recettes. Une orientation qui suscite déjà des interrogations chez certains observateurs.
Pour le sociologue et analyste des politiques publiques Jean-Claude Awalou, la crise actuelle ne peut être réduite à une simple question de gouvernance technique. « Le problème de l’électricité au Cameroun est aussi politique », analyse-t-il. « L’État revient dans un secteur qu’il a lui-même largement laissé se fragiliser au fil des années, notamment par le manque d’investissements publics cohérents et l’accumulation des dettes institutionnelles ». L’expert estime également que le discours sur la souveraineté énergétique risque de créer des attentes difficiles à satisfaire rapidement. « Les populations veulent des résultats visibles : moins de délestages, une facturation plus transparente et des infrastructures fiables. Sans cela, le changement de nom ou de management restera symbolique », poursuit-il.
Au-delà des ménages, les délestages affectent aussi les petites activités économiques : ateliers de soudure, moulins, cybercafés ou salons de coiffure. Selon plusieurs commerçants rencontrés, le coût des carburants pour alimenter les groupes électrogènes grignote désormais une part importante de leurs revenus.
Dans ce contexte, les “100 jours” imposés au nouveau management apparaissent autant comme un défi technique qu’un test politique. La SOCADEL devra non seulement réhabiliter un réseau fragilisé, mais aussi restaurer une confiance profondément entamée entre le service public de l’électricité et les usagers. Dans les rues de Maroua comme dans les marchés de Douala, une même question revient désormais dans les conversations : au-delà des discours et des changements institutionnels, y aura-t-il enfin du courant durablement ?


