Intégration régionale : le temps des décisions a sonné
L’Afrique centrale multiplie les diagnostics depuis des années. Douala 2026 veut enfin imposer des choix clairs et un suivi efficace.

Le constat est clair et partagé par les experts : l’Afrique centrale souffre d’un paradoxe. Malgré des règles ambitieuses et des cadres institutionnels bien établis, le commerce intra-régional reste faible, la coordination politique laborieuse et l’intégration physique limitée. « La coexistence de plusieurs communautés économiques régionales, la CEEAC et la Cemac notamment, exacerbe ces incohérences et fragmente notre intégration », déplore Pierre-Guillaume Boum Bisai, représentant de la Cemac au Cameroun. Selon lui, les crises sanitaires, sécuritaires, politiques et environnementales récentes ont révélé la vulnérabilité structurelle de la région et mis en évidence les limites des mécanismes de coordination actuels.
Voilà qui justifie la tenue, du 29 au 30 janvier 2026 à Douala, d’un atelier réunissant plus d’une dizaine de pays membres de la CEEAC et de la Cemac. Inscrit dans une démarche de rationalisation entamée depuis 2006, suite aux instructions de l’Union africaine sur la consolidation des communautés économiques régionales, ledit atelier (organisé dans le cadre du Programme d’Appui à l’Intégration Régionale et à l’Investissement en Afrique centrale, PAIRAC) a été structuré autour d’un double objectif : identifier les voies pour harmoniser politiques, programmes et projets d’intégration régionale et dépasser les obstacles persistants à une véritable unification économique.
L’approche adoptée à Douala ne se limite pas à une lecture technique. Elle intègre l’ensemble des facteurs géopolitiques, économiques et sociaux qui conditionnent la réussite du processus. L’objectif est de dépasser le stade des diagnostics pour entrer dans celui des choix stratégiques, assortis de mécanismes crédibles de suivi et d’évaluation. Cette démarche doit permettre de transformer la coordination en action concrète, de fluidifier le commerce intra-régional et de renforcer la résilience face aux chocs externes et aux crises multiples qui affectent la région.
En Afrique centrale, cette mission a été confiée à la présidence du Cameroun, chargée de coordonner les efforts pour harmoniser les initiatives régionales et éviter les doublons institutionnels. « L’étude sur l’économie politique de l’intégration régionale que nous menons analyse les dynamiques institutionnelles, politiques et économiques. Elle fournit des recommandations claires et politiquement réalisables », explique Jacob Kotcho, directeur du Marché Commun à la CEEAC.
Pour les analystes, la rationalisation des CERs est indispensable. Elle conditionne la compétitivité des États membres dans un contexte mondial où les petites économies ont peu de marges de manœuvre. Harmoniser les politiques et renforcer la coopération opérationnelle ne relève plus du choix politique, mais d’une nécessité stratégique. Selon les responsables, l’intégration régionale ne peut réussir que si elle s’accompagne d’une volonté politique forte, d’engagements clairs des États et de ressources dédiées au suivi des recommandations issues de l’atelier.
Urgence
La tenue de l’atelier à Douala témoigne de l’urgence et de la gravité de la situation. Les rapports finaux seront transmis à Alamine Ousmane Mey, président du Comité de pilotage, qui devra assurer la mise en œuvre des recommandations. L’enjeu est double : améliorer la coordination régionale et créer un cadre harmonisé favorable à la croissance économique, tout en renforçant la résilience face aux crises structurelles.
Entre une ou deux confidences obtenues des participants, l’urgence est sur la table : l’Afrique centrale n’a plus besoin d’analyses supplémentaires. Elle a besoin de décisions concrètes, de choix clairs et de mécanismes fiables pour transformer l’intégration régionale de concept en réalité tangible. L’atelier de Douala pourrait marquer le début d’une nouvelle étape, si la volonté politique se traduit enfin par des actions visibles et mesurables sur le terrain.
Diane Kenfack
Ils ont dit…

Dr Emmanuel Kagisye, : expert en développement des affaires et commerce international (Pairiac)
«On compte sur cet atelier pour l’appropriation des États membres»
L’étude fait suite à une autre étude qui avait été menée en 2017 sur le rapprochement institutionnel des communautés économiques régionales en Afrique centrale. Aujourd’hui le processus de création de la nouvelle communauté est assez avancé. Lorsqu’on a commandité l’étude, il fallait faire actualiser le diagnostic de l’intégration régionale, trouver le choix politique qui a été effectué et le plus pertinent de la rationalisation. Avec le résultat de l’étude, on compte sur cet atelier pour l’appropriation des Etats membres. La rationalisation c’est un travail qui concerne les États membres avant tout. On va présenter le résultat de l’étude d’économie politique aux États membres pour qu’ils s’approprient cette étude et les résultats afin que ces Etats continuent à appuyer le processus de rationalisation en cours et à l’état où il est.

Dr Patrice Libong Badjan, coordonnateur du Secrétariat technique du COPIL/CEEAC
« Le traité et les textes de la future communauté sont déjà fin prêts »
Ce processus est confié au président Paul Biya, président dédié à la rationalisation des communautés économiques régionales en Afrique centrale, qui a reçu mandat de créer une nouvelle communauté en remplacement de la CEEAC et de la Cemac. Le sommet convoqué le 18 juin 2025 a été reporté. Nous restons dans l’attente de l’annonce de la nouvelle date du sommet.
L’étude que nous sommes en train de mener permettra d’avoir un certain nombre d’éléments complémentaires dans la conduite du processus en cours. Au terme de cet atelier, un rapport sera transmis au ministre Alamine Ousmane Mey, président du Comité de pilotage de la rationalisation des CER. Il verra alors, avec ses pairs, les suites à donner aux recommandations issues de cet atelier. Le traité et les textes régissant les institutions de la future communauté sont déjà fin prêts. C’est sur cette base que le président dédié a convoqué le sommet CEEAC/Cemac, dont nous attendons la reprogrammation à tout moment.

Jacob Kotcho, directeur du Marché commun de la CEEAC
« Il y a des retards importants dans le processus d’intégration régionale »
Au sein de l’organisation, nous enregistrons un important déficit en ressources humaines qualifiées et, parfois, des problèmes de compétences à certains niveaux : manque de transparence dans le processus de recrutement, insuffisante dématérialisation des procédures, non-respect des textes existants.
Il y a des retards importants dans le processus d’intégration régionale. Nous voyons que le monde, dans cinq ans, ne laissera plus de place aux petits. Dans un tel environnement, l’intégration de nos États, qui sont de petites tailles, est devenue une nécessité de survie.



