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Trafic massif d’or au Cameroun : l’opacité du secteur minier en lumière

Le scandale du trafic d’or au Cameroun a suscité, le 27 janvier 2026, une réaction ferme et coordonnée de la société civile camerounaise, qui juge insuffisantes les mesures prises par le gouvernement pour enrayer ce phénomène qui menace la crédibilité et la transparence du secteur minier national.

Le ministre Fuh Calistus Gentry entouré de la société civile lors de la présentation du rapport ITIE 2023 à Yaoundé, le décembre 2025

Selon le Rapport ITIE Cameroun 2023, seulement 22,3 kgs d’or ont été officiellement exportés en 2023. Pourtant, les chiffres publiés par les Émirats arabes unis révèlent un volume d’exportation supérieur de 15 tonnes, un écart dramatique et préoccupant. Ces chiffres mettent en lumière d’importants flux financiers échappant au contrôle de l’État et générant des pertes fiscales estimées à 165 milliards FCFA, soit une somme considérable qui aurait pu servir au financement de projets sociaux ou au développement des infrastructures locales. Ce décalage illustre également le manque de traçabilité dans la filière aurifère, qui fragilise la gouvernance et crée un climat de défiance auprès des citoyens et des partenaires internationaux. De plus, cette situation pose la question de la capacité réelle du Cameroun à gérer ses ressources minières, en particulier dans un contexte où l’exploitation artisanale et semi-mécanisée reste largement dominante et où les normes de contrôle demeurent insuffisantes.

« Explication »
Pour le Pr Fuh Calistus Sextus, ministre par intérim des Mines, de l’Industrie et du Développement technologique, cet écart considérable s’explique par plusieurs facteurs convergents : « le manque de transparence des exploitants miniers, les capacités techniques limitées de la Sonamines et l’usage de l’origine Cameroun par des trafiquants étrangers ». Pour répondre à ces défis, des mesures ont été annoncées dès décembre 2025. Elles incluent le traitement du gravier minéralisé en système en vase clos, le renforcement des moyens financiers et technologiques de la Sonamines pour le rachat et le contrôle de l’or produit, et le développement de mines industrielles dont les études de faisabilité permettent d’anticiper les volumes de production. Ces initiatives sont censées moderniser la filière, mais elles restent limitées par le manque de coordination interinstitutionnelle et la faiblesse des capacités de suivi et de contrôle sur le terrain. Les experts économiques soulignent également que l’efficacité de ces mesures dépendra fortement de la formation du personnel technique, du suivi de la chaîne logistique et de l’intégration des communautés locales, qui sont les premières affectées par les impacts sociaux et environnementaux de l’exploitation minière artisanale et illégale.

Contrepoids
Pourtant, la société civile estime que ces mesures sont encore largement insuffisantes pour endiguer le problème et garantir une gouvernance transparente du secteur. Selon le Centre pour l’Environnement et le Développement (CED), le secteur minier camerounais est aujourd’hui « hors de contrôle » : il n’existe pas de statistiques fiables sur le nombre de compagnies actives, les superficies exploitées, la légalité des opérations ou les volumes réels produits. Le scandale ITIE 2023 n’est donc pas un cas isolé, mais le symptôme d’un secteur miné par l’opacité, l’illégalité, la violence sociale et l’impunité environnementale, qui affecte directement la population et compromet les recettes de l’État. Cette situation, déjà dénoncée en 2022 par plusieurs organisations, est aggravée par l’absence de mécanismes de suivi participatif et l’introduction de procédures exceptionnelles de délivrance de titres miniers pratiquées en marge des dispositions prévues par le Code minier, renforçant ainsi les possibilités de fraudes et de détournements de ressources.

Face à ce constat alarmant, la Plateforme de représentation et de redevabilité des organisations de la société civile propose des mesures plus radicales et exige un audit national approfondi. Elle recommande l’arrêt immédiat de toute activité minière artisanale et semi-mécanisée sur l’ensemble du territoire, ainsi que la suspension de la délivrance et de la prorogation des titres miniers, le temps de clarifier les responsabilités des acteurs publics et privés impliqués dans la fuite de la production aurifère. L’objectif est de réaliser un diagnostic complet des quantités d’or réellement produites, des circuits d’échange et d’exportation, ainsi que de l’implication des administrations minières, fiscales et douanières, tout en évaluant les dommages sociaux et environnementaux. Cette approche vise à instaurer une traçabilité totale de la chaîne de valeur, permettant aux communautés riveraines, aux syndicats et aux autorités locales de participer activement à la surveillance de la production, à la documentation des accidents, des conflits fonciers et des cas de travail des enfants, tout en garantissant que les obligations des exploitants en matière d’infrastructures et de formation soient respectées.

Bien plus…
Si le gouvernement présente le système en vase clos et la décision N°000 350/Minfi comme des étapes techniques importantes, la société civile rappelle que ces mesures ne sauraient constituer une réponse suffisante au scandale de la traçabilité de l’or. Seule une réforme globale de la gouvernance, associée à un audit indépendant et à l’implication réelle de la société civile et des communautés locales, pourra permettre de sécuriser les ressources, de renforcer les recettes publiques et d’assurer un développement durable du secteur minier camerounais. Les enjeux sont considérables : derrière le trafic d’or se dessine un défi majeur pour la transparence, l’État de droit et la justice sociale, qui décidera de la crédibilité future du Cameroun dans la gestion de ses ressources naturelles.

Louise Nsana

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