Pour l’anthropologue et gardien de la tradition, la foi est une condition requise pour bénéficier des bienfaits obtenus durant le Medang Meyom.

Qu’est-ce qui a été fait comme travail sur les rives de la Sanaga à Batchenga ?
Le travail que nous avons fait au bord du Yom que nous appelons aujourd’hui Sanaga est un travail de reconnaissance de la force divine, de la grâce de Dieu de la puissance de dieu, du mystère de dieu. C’est un travail de soumission, un travail de retour aux sources et d’adresse de pardon, de bénédiction, de rassemblement, d’amour, d’alliance. Concrètement, nous avons d’abord touché du doigt l’eau parce que l’eau c’est la vie et le départ de la création. Nous avons rencontré ceux qui sont dans l’eau et encore vivants spirituellement. Nous leur avons demandé pardon parce que depuis des millénaires, on n’est jamais retourné vers eux depuis qu’ils se sont noyés. Nous avons conversé avec ceux-là et avec Tondeu Mbeu, le créateur. Nous avons recueilli d’eaux la solution. Nous leur avons présenté ceux que nous avons apportés comme écorce, comme herbe, comme être animal et nous avons déposé tout ça dans l’eau pendant au moins une minute. Et comme ils ont été d’accord, ils ont pris cela avec eux dans les profondeurs de l’eau. Mais avec la parole que nous avons reçu de Tondeu mbeu et ce tout ce qu’ils nous ont donné, nous avons aspergé ça sur le peuple et sur nous même d’abord. Et nous ressortons avec un corps nouveau. Ceux qui ont des maladies physiques vont trouver guérison. Ceux qui ont des maladies psychiques vont trouver guérison par la foi. Ceux qui ont des problèmes sociaux vont trouver des solutions avec la foi. Parce qu’une foi en communion, en accord avec les ancêtres est agréable.
Vous parlez d’offrandes offerts à des êtres de l’eau. Mais la condition physique de l’homme ne permet pas à des humains de vivre sous l’eau. De quoi parlez-vous concrètement ?
Je parle du mystère. C’est ça le mystère. C’est à cela que j’aime la religion catholique parce qu’on vous montre un morceau de pain qu’on peut appeler hostie et avec la parole, avec la foi, le Catholique réussit à transformer le pain en corps. Il réussit à transformer le vin en sang. C’est ça le mystère. Le mystère c’est comment fais-tu pour être en communion avec le mort? Et c’est pour ça qu’on parle d’initiation parce qu’il y a des clés que tout le monde ne peut pas avoir. Tout le monde ne peut pas transformer le pain en chair, ni le vin en sang. Il y a un mystère et celui-ci est donné aux vrais zomloa dans le peuple Ekang qui ont la clé, qui ont le chemin. Si vous ne connaissez pas le schéma, vous ne pouvez pas dépanner un appareil électronique.
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Si vous n’avez pas le mode d’emploi, vous ne pouvez pas allumer un appareil. Il y a des modes d’emplois dans toutes les vies, physiques et spirituelles. Et ces modes d’emploi ont des chemins qu’il faut savoir décoder pour y arriver. Si vous n’avez pas le code, vous n’entrez pas dans le monde des mystères. C’est une affaire aussi ordinaire mais si vous n’avez pas le code, vous restez dans l’ignorance. Mais comme la vie est ainsi faite, tout le monde ne pourra pas l’avoir et c’est ainsi qu’il y’a donc des gens qui sont appelés à décoder pour les autres pour que le bien qui est recueilli soit un bien de société et pas un bien personnel. Ce n’est pas pour nous-mêmes mais nous sommes aussi des bénéficiaires. Les bénédictions appartiennent au peuple, nous ne sommes que des serviteurs, des intermédiaires parce que nous avons la clé. L’argent qui est dans le coffre-fort n’appartient pas au receveur, c’est l’argent du peuple. Nous ne sommes que des gardiens de la tradition. Elle appartient au peuple.
Comment est-ce que faites-vous pour communiquer la bénédiction reçue à l’ensemble du peuple Ekang, alors que la foi à l’ancestralité n’est plus partagée par tous ?
C’est le grain du semeur. Nous semons à tout vent. A vous d’accepter de la recevoir. C’est pour tout le monde, ceux qui auront la foi en la tradition vont se développer sur le plan socio-économique, spirituel et cultuel. Ceux qui auront la foi en leur tradition, comme chez les autres vont se développer. Ceux qui vont demeurer dans la colonisation spirituelle et mentale vont rester en arrière. L’histoire nous le dit, l’actualité nous le montre. Ceux qui ont leur tradition sont en avance, même ici au Cameroun ça se voit. C’est cela que cette fois-ci c’est le réveil. Nous n’avons que trop trainé. Maintenant, il faut aller sûrement mais aussi rapidement parce que nous allons cheminer vers le rattrapage du temps perdu. Oui, il y a les religions qui sont venus d’ailleurs mais nous avons nos religions des ancêtres. Nulle part on ne nous a démontré l’incompatibilité entre les deux.
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La preuve, c’est que eux-mêmes ils ont compris, ils ont introduit l’inculturation. Mais ici, il ne faudrait pas faire le syncrétisme. C’est une course qui se fait sur couloir avec une même arrivée et nous le disons, il n’y a pas d’incompatibilité entre notre tradition et les autres religions. Mais c’est le synchrétisme qui n’est pas bien, qui nous amène à ne pas donner une identité remarquable à notre peuple. Oui aux religions occidentales, oui aux religions traditionnelles. Ensemble nous progressons. C’est comme ce que nous montrent nos frères de l’Orient. Ils n’ont jamais abandonné leur médecine ; sinon, ils l’ont exporté vers d’autres cieux. Mais ce que nous refusons et que nous continuons à condamner c’est le fait qu’on a voulu stigmatiser négativement nos cultures. Mais comme chaque chose a son temps, le moment est donc venu de rétablir les choses. Les vérités d’hier sont devenues des mensonges aujourd’hui. Nos masques, nos écorces ne sont pas les éléments néfastes. Aujourd’hui il est démontré que ce sont les éléments de progrès et de développement. Il suffit de bien les exploiter.
Interview menée par Louise Nsana


