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Dr Bernard Aristide Bitouga :«La modernisation des territoires doit préserver les équilibres sociaux et la survie des communautés autochtones»

Le spécialiste en anthropologie culturelle et sociale déplore l’avancée de l’insécurité ontologique des communautés entretenue par la dépossession foncière et l’effacement des dénominations originelles des places.

Dr Aristide Bitouga, spécialiste en anthropologie culturelle et sociale

La question foncière constitue, dans de nombreux contextes africains, un révélateur central des tensions entre modernisation étatique, dynamiques capitalistiques et reproduction des sociétés autochtones. Au Cameroun, cette problématique se complexifie lorsqu’elle touche des communautés installées de longue date dans des espaces devenus stratégiques du fait de leur potentiel économique, administratif ou infrastructurel. Loin de se limiter à des conflits d’usage ou de propriété, l’insécurité foncière revêt ici une dimension profondément anthropologique : elle affecte les systèmes de nomination, les lieux mémoriels, les espaces rituels et, plus largement, les matrices symboliques qui fondent l’identité collective.Dans les sociétés traditionnelles africaines en général, la terre ne constitue jamais un simple support matériel de subsistance ou un capital susceptible d’échange marchand. Elle est d’abord et avant tout une matrice d’appartenance, un principe organisateur des hiérarchies symboliques et un fondement de la reconnaissance sociale. La territorialité y est vécue autant qu’elle est héritée, racontée et transmise. Elle articule mémoire collective, généalogies lignagères, espaces rituels, récits d’origine et systèmes de nomination des lieux.

Au Cameroun, cette conception relationnelle et symbolique du foncier se trouve aujourd’hui profondément fragilisée par les dynamiques contemporaines de marchandisation de la terre, d’urbanisation accélérée et de reconfiguration administrative des territoires. Ces transformations produisent une insécurité qui ne saurait être réduite à la seule précarité juridique ou matérielle: elles engendrent une véritable insécurité ontologique, au sens où elles affectent les conditions mêmes par lesquelles les communautés autochtones se définissent, se reconnaissent et se projettent dans le temps long.

Le foncier comme fait social total: mémoire, filiation et pouvoir
Dans les sociétés autochtones, la terre relève de ce que Marcel Mauss qualifiait de «fait social total»: elle engage simultanément des dimensions économiques, juridiques, religieuses, politiques et symboliques. Le sol n’est pas seulement occupé, il est habité au sens plein du terme. Il est investi de significations qui lient les vivants aux ancêtres, les lignages entre eux et les générations futures à celles qui les ont précédées.Les systèmes de nomination des lieux jouent ici un rôle central. La toponymie autochtone ne se contente pas d’indiquer un emplacement géographique ; elle fonctionne comme une archive sociale non écrite. Chaque nom de lieu condense un événement fondateur, un pacte lignager, une migration, une victoire, un drame ou une relation particulière au sacré. À travers ces noms se transmettent des savoirs historiques, des normes sociales et des cosmologies locales.Dès lors, adresser la gouvernance foncière sans tenir compte de ces dimensions revient à fragiliser l’ensemble de l’édifice symbolique qui soutient l’identité collective. La dépossession foncière ne signifie pas uniquement la perte d’un espace productif; elle correspond à une rupture dans la chaîne de transmission des repères identitaires. Elle altère les mécanismes par lesquels les communautés se reconnaissent comme sujets historiques inscrits dans un territoire donné.

Urbanisation, pression foncière et marchandisation des territoires
Les dynamiques contemporaines d’urbanisation et de valorisation économique des sols exercent une pression croissante sur les territoires historiquement occupés par des communautés autochtones. Les zones périurbaines, devenues des espaces stratégiques pour l’habitat, les infrastructures ou l’investissement privé concentrent une grande partie de ces tensions. L’expansion de villes comme Douala, Yaoundé, Kribi, la multiplication des projets immobiliers, des infrastructures et des opérations d’aménagement produisent une compétition accrue autour du foncier. Cette compétition se traduit par des expropriations, des déguerpissements, des transactions asymétriques et des conflits ouverts ou latents entre populations autochtones, nouveaux occupants et acteurs institutionnels. Dans ces configurations, les communautés autochtones se trouvent rarement en position de négociation équitable.Mais l’enjeu ne se limite pas à la perte matérielle de la terre. La marchandisation du foncier introduit une logique de valeur marchande qui entre en contradiction frontale avec les régimes coutumiers de territorialité. Là où la terre était inaliénable, transmise selon des règles lignagères et investie d’une dimension sacrée, elle devient un bien cessible, divisible et interchangeable. Cette mutation bouleverse en profondeur les cadres normatifs autochtones et reconfigure les rapports de pouvoir locaux. Mais au-delà de la dépossession matérielle, ces dynamiques s’accompagnent d’une reconfiguration symbolique des espaces.

Effacement toponymique: une violence symbolique discrète
Parmi les effets les plus insidieux de ces transformations figure l’effacement progressif de la toponymie autochtone. La rebaptisassions des lieux, souvent opérée par de nouveaux occupants ou entérinée par des usages administratifs informels, participe à une logique d’appropriation qui ne se limite pas au sol, mais s’étend à la mémoire du lieu. Ce phénomène, observable dans plusieurs zones urbaines. C’est le cas par exemple dans la métropole de Douala, plus précisément dans l’arrondissement de Douala 3ème, notamment la zone périurbaine de Logbessou (qu’on nomme localement PK 17) en territoire Bassa, on note l’effacement progressif des marqueurs toponymiques autochtones au profit de dénominations exogènes. Cette situation illustre une tendance plus large et ne saurait être considéré comme étant un cas isolé. Au Cameroun, de nombreuses localités sont dépossédées au quotidien de leurs toponymes et sont revêtues de nouveaux toponymes qui traduisent de manière insidieuse une politique consciente ou inconsciente d’effacement progressif des systèmes toponymiques autochtones.Renommer un lieu n’est jamais un acte neutre. C’est inscrire l’espace dans un nouvel ordre de sens, effacer des récits d’origine, disqualifier une antériorité et reconfigurer la mémoire collective. À travers la substitution de noms exogènes aux appellations autochtones, se joue une forme d’appropriation qui dépasse largement le cadre juridique. La terre change de nom avant même de changer définitivement de mains. Ce processus participe d’une reterritorialisation symbolique qui marginalise les communautés autochtones et fragilise leur capacité à se reconnaître dans l’espace qu’elles habitent.

Dans plusieurs espaces urbains et périurbains du Cameroun, des localités historiquement désignées par des toponymes autochtones se voient progressivement rebaptisées selon des logiques fonctionnelles, commerciales ou administratives. Ces nouvelles dénominations, largement diffusées par les usages quotidiens et les pratiques institutionnelles, finissent par s’imposer comme allant de soi. Le processus est d’autant plus efficace qu’il s’opère sans confrontation directe, par une accumulation de micro-transformations symboliques. L’effacement toponymique constitue ainsi une forme de violence symbolique au sens bourdieusien : une domination qui s’exerce avec le consentement implicite des acteurs, faute de reconnaissance institutionnelle des enjeux qu’elle recouvre. La perte ou la transformation de ces noms équivaut dès lors à une rupture dans la chaîne de transmission des savoirs et des appartenances. Elle fragilise les mécanismes par lesquels les communautés se reconnaissent, se situent et se projettent dans le temps long.

Les angles morts de la gouvernance foncière
Le cadre juridique camerounais, en affirmant la prééminence de l’État sur les terres, vise en principe à réguler l’accès au foncier et à prévenir les conflits. Toutefois, cette posture de propriétaire ultime tend à invisibiliser les régimes fonciers coutumiers et les attachements symboliques qui leur sont associés. L’État apparaît alors moins comme un acteur supra-protecteur du patrimoine culturel matériel et immatériel que comme un arbitre prioritairement orienté vers les impératifs de développement, d’investissement et de rentabilité.Les dimensions anthropologiques du foncier – lieux sacrés, sites mémoriels, toponymie autochtone – demeurent largement absentes des dispositifs de planification territoriale. Cette lacune crée un angle mort majeur dans la gouvernance foncière : ce qui n’est pas juridiquement reconnu devient politiquement négligeable. Cette asymétrie institutionnelle crée un angle mort majeur: la faible prise en compte de la dimension anthropologique du foncier dans les politiques publiques. Les lieux sacrés, les espaces mémoriels et les systèmes de nomination autochtones ne bénéficient que rarement de dispositifs de reconnaissance ou de protection formalisés, ce qui les rend particulièrement vulnérables aux dynamiques de transformation territoriale.

En se positionnant comme arbitre suprême, l’État se trouve ainsi engagé, parfois malgré lui, dans un processus d’érosion des identités territoriales autochtones. La protection du patrimoine culturel immatériel, pourtant affirmée dans les discours officiels, peine à se traduire en mécanismes concrets lorsqu’elle entre en tension avec des intérêts économiques ou stratégiques.Pourtant, la toponymie autochtone joue un rôle central dans l’organisation du monde social. Les noms de lieux condensent des récits d’origine, des événements historiques, des pactes lignagers et des rapports au sacré. Ils matérialisent l’antériorité et constituent une archive sociale non écrite, transmise de génération en génération. Leur disparition ou leur substitution par des dénominations exogènes ne relève donc pas d’un simple changement lexical ; elle participe d’une reconfiguration du sens et d’une rupture dans les continuités historiques et culturelles.

Insécurité ontologique et risques de dilution identitaire
Les processus de rebaptisation observés dans plusieurs espaces anciennement autochtones traduisent des stratégies d’appropriation qui dépassent le cadre juridique. Renommer un lieu, c’est l’inscrire dans un nouvel ordre symbolique, l’extraire de la mémoire autochtone pour l’intégrer à un régime de patrimonialisation étranger. L’effacement progressif des noms autochtones peut être analysé comme une forme d’insécurité ontologique, au sens où il affecte les fondements mêmes de l’être collectif. En perdant leurs repères symboliques, les communautés se voient dépossédées de leur capacité à produire du sens à partir de leur environnement. Cette déconnexion entre territoire vécu et territoire nommé engendre des formes diffuses de marginalisation culturelle, souvent invisibles dans les indicateurs classiques du développement.

Dans un tel contexte les communautés autochtones voient se dissoudre les repères à partir desquels elles se définissent, se racontent et se projettent. À moyen terme, cette dynamique fait peser un risque réel de dilution identitaire. La disparition des toponymes, des lieux de culte et des espaces rituels contribue à une homogénéisation culturelle qui fragilise la diversité des systèmes de pensée et des modes d’habiter le monde.Le rôle de l’État mérite d’être questionné et sa responsabilité dans ce processus d’érosion des identités autochtones doit être évoquée. En se positionnant comme propriétaire ultime des terres, l’État est censé encadrer les usages en matière foncière, garantir l’ordre foncier et assurer la protection des communautés autochtones. Toutefois, cette centralité juridique tend à reléguer au second plan les régimes fonciers coutumiers et les dimensions immatérielles du territoire.

Les politiques publiques privilégient majoritairement les impératifs de développement, d’investissement et d’aménagement, laissant peu de place à la reconnaissance institutionnelle des lieux sacrés, mémoriels ou toponymiques autochtones.Ces dysfonctionnements et tous ces manquements enregistrés dans la gouvernance foncière au Cameroun ne sauraient ne pas avoir des conséquences sur la préservation des équilibres sociaux. À moyen et long terme, l’effacement des marqueurs fonciers symboliques fragilise la diversité culturelle et accentue les processus d’invisibilisation des communautés autochtones dans l’espace national. La disparition progressive des toponymes autochtones contribue à une uniformisation des territoires et à une réduction de la diversité des manières d’habiter et de penser le monde.

Pour une gouvernance sensible à la dimension anthropologique du foncier
L’analyse de ces dynamiques invite à repenser les cadres de la gouvernance foncière au Cameroun à partir d’une approche intégrative. Reconnaître la pluralité des rapports à la terre suppose d’articuler droit positif, pratiques coutumières et patrimoines symboliques. Des pistes existent: intégration de la toponymie autochtone dans les documents d’aménagement, cartographies participatives associant les communautés locales, reconnaissance juridique des sites culturels et mémoriels, ou encore mise en place dispositifs de consultation préalable réellement inclusifs. Ces approches, expérimentées dans d’autres contextes africains et internationaux, montrent qu’il est possible de concilier développement territorial et respect des identités autochtones.

Louise Nsana

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