Marchés des titres publics : la dette des Etats de la Cemac bondit de 26 % à 9500 milliards FCFA
Malgré une hausse marquée des taux d’intérêts, l’encours des dettes des 6 pays de la Cemac sur le marché régionale des titres publics à augmenter de 2000 milliards FCFA en l’espace d’un an. Une situation qui renforce l’exposition déjà inquiétante des banques aux emprunts souverains.

Delphine la vendeuse de poisson et les emprunts des États
Par Charles Menye – Président du Comité Citoyen de Vigilance Financière CEMAC (CVFC)
Imaginez-vous dans un marché animé. Une longue file d’attente se forme devant le comptoir d’une vendeuse de poisson.
Vous vous dites : « Si tout le monde est ici, c’est que son poisson est le meilleur ! »
Vous rejoignez la file sans réfléchir davantage.
Mais est-ce vraiment une preuve que son poisson est frais et de bonne qualité ?
Cette situation ressemble à ce qui se passe avec les emprunts des États en Afrique centrale.
Ces titres souverains, comme on les appelle en finance, sont des promesses de remboursement que les gouvernements vendent aux banques et aux grandes entreprises. En échange, les prêteurs reçoivent des intérêts.
Simple, non ?
Sauf que beaucoup d’investisseurs achètent simplement parce que tout le monde le fait. Et ce n’est pas toujours une bonne idée.
De quoi parle-t-on exactement ?
Sur le marché financier de la CEMAC (Communauté Économique et Monétaire de l’Afrique Centrale, qui regroupe six pays : Cameroun, Congo, Gabon, Guinée équatoriale, Tchad et République centrafricaine), les États émettent deux types de titres pour emprunter de l’argent :
- Les Bons du Trésor Assimilables (BTA) : ce sont des emprunts à court terme (13, 26 ou 52 semaines, soit moins d’un an).
Les intérêts sont payés d’avance. C’est un peu comme un découvert bancaire pour payer les factures en attendant les rentrées d’argent.
- Les Obligations du Trésor Assimilables (OTA) : ce sont des emprunts à plus long terme (2 à 10 ans et plus). Les intérêts sont payés chaque année.
Ces fonds servent généralement à financer des projets d’investissement, comme construire des routes ou des écoles.
Ces deux types de titres portent le nom assimilables car de nouvelles émissions peuvent être rattachées à des emprunts existants ayant les mêmes caractéristiques.
Cela permet de maintenir un marché liquide et dynamique.
Si tout le monde achète, c’est que c’est bien
Comme devant l’étal de poisson, les banques de la zone CEMAC achètent massivement ces titres, persuadées que c’est le choix évident.
En 2024, les BTA représentaient 60,4% des fonds levés par les États sur le marché régional.
Mais ce comportement, qu’on appelle le biais de troupeau, cache des dangers réels.
Exemple concret : En 2024, la République du Congo a cessé de payer ce qu’il devait sur sa dette commerciale. Beaucoup d’investisseurs n’avaient pas vu venir ce problème, alors que le pays montrait déjà des signes de difficulté.
Le Gabon, de son côté, accumule les retards de paiement envers des institutions comme la Banque mondiale et le Club de Paris.
Le poisson a l’air frais, donc il l’est
De la même manière, ces emprunts d’État sont souvent perçus comme sûrs simplement parce qu’ils portent le sceau d’un gouvernement.
Pourtant, plusieurs pays de la zone montrent des signes d’alerte. Le Gabon, par exemple, a vu sa dette publique atteindre 104,6% de son PIB fin 2024 — bien au-delà du seuil de 70% recommandé par la CEMAC.
Traduction simple : le pays doit aujourd’hui l’équivalent de plus d’une année de toute son activité économique. Imaginez que vous deviez rembourser un crédit supérieur à votre salaire annuel complet : les mensualités deviennent vite écrasantes.
Des besoins de financement records en 2026
Pour 2026, les six États de la CEMAC prévoient de lever 3 906,5 milliards de FCFA (environ 6,5 milliards de dollars) sur le marché régional des titres publics.
Un montant record qui montre à quel point ces pays dépendent de cet endettement pour fonctionner.
Ce programme se décompose ainsi :
- 2 038 milliards FCFA en BTA (titres court terme)
- 1 868,5 milliards FCFA en OTA (titres long terme)
Le Cameroun, première économie de la zone, prévoit seul d’emprunter 1 165 milliards FCFA, auxquels s’ajoutent 150 milliards via une obligation spécifique. Le Gabon vise 1 046 milliards FCFA, le Congo 690 milliards, le Tchad 520 milliards, la Guinée équatoriale 419 milliards et la RCA 66,5 milliards.
Cette forte proportion de titres court terme (BTA) traduit une priorité accordée à la gestion immédiate de la trésorerie parfois au détriment d’une vision long terme de la dette.
Tout ira bien, j’aurai du bon poisson
Les clients dans la file espèrent toujours que leur patience sera récompensée. Ce biais d’optimisme existe aussi chez les investisseurs, qui s’imaginent que les États paieront toujours, peu importe la situation.
Mais les faits récents prouvent le contraire :
Le Tchad a dû demander de l’aide internationale pour restructurer sa dette
Le Congo a fait défaut sur ses paiements en 2024, prenant de nombreux investisseurs par surprise
Le Gabon est sous surveillance accrue du FMI avec un risque de surendettement élevé
Ne suivez pas la file sans réfléchir
Le client avisé au marché ne regarde pas la longueur de la file. Il doit observer la glace sous le poisson, demander d’où il vient, vérifie l’odeur.
Ceux qui posent les bonnes questions avant d’acheter sont ceux qui ne tombent pas malades.
Alors que faire ?
- Diversifier : ne pas mettre tous ses œufs dans le même panier
- Se méfier des promesses trop belles : un titre qui offre des taux très élevés mérite qu’on se demande pourquoi l’État paie si cher pour emprunter
- Ne pas confondre populaire et sûr : la file d’attente ne garantit pas la fraîcheur du poisson
- Regarder la durée : privilégier les OTA (long terme) aux BTA (court terme) lorsque la situation budgétaire est saine, et inversement
En finance comme au marché, il vaut mieux réfléchir deux fois que regretter après. Surtout quand près de 4 000 milliards de francs CFA vont changer de main en 2026.


