La marmite sous haute pression
Il suffisait de baragouiner quelques mots d’anglais — quatre cents mots, un niveau de CE2 — porter un jean, boire du Coca-Cola, manger un hamburger, regarder des films avec Arnold Schwarzenegger, et l’on pouvait déclarer avec assurance : I am American.

Peu à peu, les frontières de l’Amérique ont débordé du territoire lui-même. Par le cinéma, la télévision et les écrans, l’Amérique s’est installée dans les endroits les plus reculés du monde. Une grande partie de l’humanité avait choisi, symboliquement, de devenir américaine — et non russe, ni allemande, ni française, ni chinoise.
Car aucun de ces pays ne vous attendait réellement. Aucun ne vous invitait à devenir l’un des leurs comme le faisaient les États-Unis.
Être américain signifiait participer à la production de la modernité mondiale. Le monde entier vibrait pour Michael Jackson, Michael Jordan, Google, Facebook ou Starbucks. L’Amérique incarnait une modernité légère, séduisante. On lui pardonnait presque ses crimes : l’esclavage, l’assassinat de Martin Luther King, les contradictions de son histoire.
En d’autres termes, contrairement à Israël — dont l’invention sioniste unifiait avant tout les Juifs du monde — l’Amérique était une invention à laquelle nous voulions tous participer.
Certains pays ont tenté d’imiter cette invention, comme Dubaï, mais seulement dans sa dimension capitaliste : des temples de consommation où des travailleurs venus du monde entier peuvent travailler, mais jamais rêver de devenir émiratis.
Avant Trump, l’Amérique avait réussi une chose remarquable : rendre ringardes les identités figées. Elle offrait une échappatoire à ceux qui vivaient dans des sociétés où la réinvention semblait impossible, où l’on restait pour toujours ce que l’on était né.
Dans beaucoup de pays, on porte avec fierté des identités millénaires — mais ces identités peuvent aussi devenir un fardeau. Elles sont souvent à l’origine des conflits les plus violents.
La naissance d’Israël portait déjà en elle ce conflit identitaire que nous voyons aujourd’hui exploser sous forme d’horreurs.
C’est pourquoi l’alliance presque fusionnelle entre l’Amérique et Israël apparaît paradoxale. L’un aurait pu être l’antidote de l’autre.
L’Amérique aurait pu représenter le dépassement des identités exclusives, là où Israël incarne précisément leur affirmation.
La question qui se pose alors est simple : pourquoi ne pas imaginer un monde où les peuples se rassemblent non plus par origine ethnique, mais par affinité de rêve ? Par idéal, par utopie, par valeurs communes.
Prenons le cas du Cameroun. Comme beaucoup de pays africains, c’est une invention coloniale. Nous sommes ensemble parce que les colonisateurs nous ont réunis. Lorsque nous disons être fiers d’être camerounais, nous remercions en quelque sorte cette invention occidentale.
Mais, dans la réalité, nous restons profondément attachés à nos identités ethniques. Et nous nous affrontons pour l’accaparement des ressources collectives, pour le partage du « gâteau national », selon des logiques tribales. La crise dite anglophone elle-même est en grande partie une tribalisation d’un héritage colonial.
Les Camerounais sont ainsi tiraillés entre deux imaginaires : être un Israël à l’intérieur de leurs tribus, ou être une Amérique à l’échelle du Cameroun — surtout lorsque les Lions indomptables nous donnent l’illusion d’une unité nationale.
Mais au fond, la question est universelle
Puisque tous les peuples peuvent se déclarer élus de Dieu — ce qui arrive presque partout où l’autre est regardé avec mépris — la vraie question est peut-être celle-ci : pouvons-nous imaginer une terre promise qui ne soit pas exclusive ? Un rêve suffisamment simple et puissant pour être partagé par tous ?
Ce que je ressens aujourd’hui, face à Israël, à l’Amérique de Trump et même au Cameroun, c’est une même incapacité à se réinventer. Une obstination à imposer aux autres un récit qui a peut-être été une utopie autrefois, mais qui ne fonctionne plus — et qui, faute de se transformer, devient dystopique.
Jean Pierre BEKOLO


