INTÉGRATION RÉGIONALEZOOM

Dr Epiphane Yogo :«Cet apparent recul masque une transformation plus profonde de la menace»

Le géostratège analyse les mutations de la logistique du terrorisme au Cameroun et dans le Bassin du Lac Tchad ; avec pour résultat la complexité de lutte antiterroriste dans la sous- région.

Dr Edouard Epiphane Yogo, Directeur exécutif au Bureau des Études Stratégiques (BESTRAT)

L’index mondial du terrorisme 2026 observe une baisse de l’intensité du terrorisme au Cameroun. Peut-on se montrer optimiste quant à la situation du pays?
L’optimisme à propos du Cameroun doit être mesuré, stratégique et non naïf. Le Global Terrorism Index 2026 met en évidence une baisse de l’intensité des attaques sur le territoire camerounais, ce qui traduit une amélioration relative de la situation sécuritaire, notamment dans l’Extrême-Nord. Cette évolution ne relève pas d’un simple effet conjoncturel, mais d’un processus cumulatif de renforcement capacitaire. Elle résulte de la montée en puissance des forces de défense et de sécurité, de l’amélioration du maillage territorial à travers les postes avancés, du renseignement de proximité et de la coordination opérationnelle avec la Force multinationale mixte.
À cela s’ajoute une meilleure maîtrise des espaces critiques, en particulier les zones frontalières avec le Nigeria, où les opérations combinées ont progressivement réduit la capacité des groupes armés à mener des attaques massives et coordonnées. Cette dynamique traduit une capacité accrue de l’État à contenir la menace dans ses formes les plus visibles et les plus destructrices, en imposant un coût opérationnel élevé aux groupes terroristes.

Cependant, cet apparent recul masque une transformation plus profonde de la menace. Comme le souligne le rapport, le terrorisme contemporain tend à devenir moins événementiel mais plus structurel, c’est-à-dire moins centré sur des attaques spectaculaires que sur une inscription durable dans les tissus sociaux et économiques locaux. Au Cameroun, cette mutation est particulièrement observable dans l’évolution des modes opératoires de Boko Haram, qui privilégie désormais des incursions opportunistes, des enlèvements ciblés contre rançon, des actes de prédation économique et une insertion progressive dans les circuits criminels transfrontaliers, notamment les trafics de bétail, de carburant ou de biens de première nécessité. Cette stratégie d’hybridation permet au groupe de compenser ses pertes militaires par une adaptation fonctionnelle, en s’ancrant dans des logiques de survie et de financement alternatives.

Ce glissement d’une violence spectaculaire vers une violence diffuse complexifie considérablement la réponse sécuritaire. Là où les opérations militaires classiques peuvent neutraliser des concentrations de combattants, elles se révèlent moins efficaces face à des cellules fragmentées, mobiles et socialement imbriquées. La menace devient alors moins visible, mais plus persistante, s’inscrivant dans des dynamiques locales de longue durée. Par ailleurs, cette transformation s’articule avec un autre facteur de complexification majeur, à savoir, la coexistence de la crise dans les régions du Nord-Ouest et Sud-Ouest du Cameroun. Cette dernière introduit une dimension supplémentaire d’hybridité, où se combinent revendications politiques, économie de guerre, criminalité opportuniste et logiques de contrôle territorial. L’interaction entre ces différents registres de violence produit un environnement sécuritaire stratifié, dans lequel les frontières entre terrorisme, insurrection et banditisme deviennent de plus en plus poreuses.
Dans ce contexte, l’optimisme ne peut être fondé que sur une lecture réaliste des dynamiques en cours.

Le Cameroun n’est pas en sortie de crise, mais engagé dans une phase de stabilisation relative au sein d’un système de violence encore actif et en recomposition. Les acquis sécuritaires sont indéniables, mais ils restent fragiles et réversibles, dans la mesure où les facteurs structurels de la violence, marginalisation socio-économique, fragilités de gouvernance, porosité des frontières et dynamiques régionales, demeurent largement présents. Dès lors, la trajectoire du Cameroun s’apparente moins à une sortie linéaire de conflit qu’à une gestion stratégique d’un environnement conflictuel durable. Cela implique une vigilance constante, une capacité d’adaptation continue et une approche intégrée combinant action militaire, gouvernance territoriale et transformation socio-économique.

Peut-on envisager un retour à la normale dans un environnement sous régional instable?
Un retour à la normale au Cameroun ne peut être envisagé de manière autonome; il est structurellement conditionné par l’environnement sous régional, en particulier le Bassin du Lac Tchad, qui constitue aujourd’hui l’un des principaux épicentres du terrorisme à l’échelle mondiale. Le Global Terrorism Index 2026 met en évidence une configuration régionale marquée par une forte porosité des frontières, une circulation fluide des combattants et des ressources, ainsi qu’une capacité de contrôle territorial limitée de certains États voisins. Cette réalité favorise la persistance et la recomposition des groupes armés dans une logique transnationale.

Dans ce contexte, même si le Cameroun renforce ses capacités internes, il reste exposé à un effet de contagion sécuritaire. Les groupes armés, notamment les factions issues de Boko Haram et de l’État islamique en Afrique de l’Ouest, adoptent des stratégies de repli, de dispersion et de redéploiement transfrontalier qui leur permettent de maintenir une capacité de nuisance durable. À cela s’ajoute la conflictualité interne dans les régions anglophones, qui s’inscrit elle-même dans une logique d’hybridation combinant revendications politiques, économie de guerre et dynamiques criminelles, rendant la stabilisation encore plus complexe. Dans ces conditions, un retour à la normale au sens classique, c’est-à-dire une disparition complète des violences, apparaît peu réaliste à court terme. Il est en revanche plus pertinent de viser une normalisation sécuritaire progressive fondée sur la

résilience, la gestion des risques et la stabilisation durable. Autrement dit, le Cameroun doit s’inscrire dans une logique de sécurité adaptative, capable de fonctionner dans un environnement régional instable et de contenir durablement des menaces en constante mutation. Cette exigence d’adaptation suppose un changement de paradigme dans la conception même de la sécurité. Il ne s’agit plus seulement de restaurer un ordre antérieur, mais de construire un équilibre dynamique fondé sur la capacité de l’État à anticiper, absorber et contenir les chocs sécuritaires. Dans des zones comme l’Extrême-Nord, cela implique par exemple de coupler les opérations militaires avec des dispositifs permanents de sécurisation des mobilités, de contrôle des flux commerciaux transfrontaliers et de surveillance communautaire, afin d’éviter que les espaces reconquis ne redeviennent des sanctuaires pour les groupes armés. La stabilisation ne peut donc être pensée comme un état final, mais comme un processus continu de régulation des vulnérabilités.

Par ailleurs, la durabilité de cette normalisation dépendra de la profondeur de l’intégration régionale en matière de sécurité. La coordination avec les États riverains du bassin du Lac Tchad doit évoluer d’une logique essentiellement militaire vers une approche plus systémique intégrant le renseignement partagé, la gestion concertée des frontières, la lutte contre les économies criminelles et les politiques de développement transfrontalier. Sans cette convergence stratégique, les gains sécuritaires nationaux resteront fragiles et susceptibles d’être remis en cause par les dynamiques régionales. En ce sens, le retour à une forme de normalité au Cameroun est indissociable de la stabilisation de son environnement géopolitique immédiat.

Quels défis l’Etat camerounais doit-il encore relever pour éradiquer la radicalisation?
Malgré les progrès relevés par le Global Terrorism Index 2026, l’éradication de la radicalisation au Cameroun reste conditionnée par la capacité de l’État à relever des défis structurels et opérationnels profondément enracinés dans le territoire. Le premier enjeu est celui de la consolidation de la légitimité étatique. Dans des zones comme l’Extrême-Nord et les régions anglophones, l’État est encore perçu comme distant, voire coercitif. Or, le rapport souligne que le terrorisme prospère là où la gouvernance est fragile. L’enjeu est donc de transformer une présence essentiellement sécuritaire en une présence institutionnelle crédible, capable d’assurer justice, services publics et protection, afin de réduire les ressentiments et les dynamiques de radicalisation.

Un autre défi majeur réside dans la maîtrise des dynamiques hybrides. Le Cameroun est confronté simultanément à du terrorisme jihadiste, à une insurrection séparatiste et à des formes de criminalité organisée qui s’entrecroisent. Cette réalité impose l’élaboration et la mise en œuvre d’une doctrine intégrée associant contre-banditisme, contre-insurrection et contre- hybridité, dans une approche quadridimensionnelle intégrant les espaces terrestre, maritime, aérien et le cyberespace. Ce dernier est devenu un vecteur central de propagande, de coordination et de financement des groupes armés, renforçant la complexité de la menace et la nécessité d’une réponse adaptée.
La question du désengagement et de la déradicalisation constitue également un enjeu stratégique décisif. Dans le contexte camerounais, tous les combattants ne sont pas animés par une idéologie radicale ; beaucoup relèvent d’engagements opportunistes ou contraints. Il devient dès lors fondamental de distinguer les approches. La déradicalisation vise à déconstruire les référentiels idéologiques violents, tandis que le désengagement consiste à extraire les individus des dynamiques de violence sans nécessairement transformer leurs convictions. Cette distinction est fondamentale pour la réussite des programmes de réintégration des ex-combattants et pour la réduction durable des capacités de recrutement des groupes armés.

Les défis socio-économiques demeurent également centraux. La pauvreté, le chômage et l’exclusion constituent des facteurs majeurs de radicalisation. Dans l’Extrême-Nord, par exemple, l’absence d’opportunités économiques renforce l’attractivité des groupes armés et alimente les logiques d’adhésion ou de contrainte. L’État doit donc s’engager dans une transformation structurelle de l’économie locale afin d’assécher durablement les viviers de recrutement et de restaurer des perspectives pour les populations.

Enfin, le défi de la coordination stratégique apparaît déterminant. L’efficacité de la réponse dépend de l’intégration réelle des dimensions sécuritaires, politiques, économiques et sociales dans une approche cohérente et de long terme. Toute fragmentation de l’action publique crée des espaces exploitables par les groupes armés et limite l’impact des politiques mises en œuvre. En définitive, le principal défi du Cameroun n’est plus seulement de contenir la violence, mais de transformer en profondeur les conditions qui la rendent possible, en articulant de manière cohérente sécurité, gouvernance et développement.

Interview menée par Louise Nsana

Articles similaires

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Bouton retour en haut de la page