Sucession en clair-obscur: au cœur des rivalités feutrées autour du pouvoir à Yaoundé
À mesure que s’intensifient les spéculations sur l’après-Paul Biya, plusieurs figures émergent dans les cercles du pouvoir. Entre luttes d’influence, stratégies discrètes et hypothèses dynastiques, le jeu de succession se dessine loin des projecteurs, mais sous le regard attentif des citoyens

Yaoundé, quartier Etoudi. Aux abords du palais présidentiel, les conversations se font prudentes. Sous un manguier, à quelques encablures de la présidence, chauffeurs, riverains et agents administratifs échangent à voix basse. « Ici, tout se joue sans bruit », confie Augustin, conducteur de moto-taxi. « Mais chacun observe ». Dans ce théâtre discret du pouvoir, trois noms reviennent avec insistance : Ferdinand Ngoh Ngoh, Samuel Mvondo Ayolo et, en filigrane, Franck Biya.
Ministre d’État, secrétaire général de la présidence de la République, Ferdinand Ngoh Ngoh apparaît comme l’un des hommes les plus influents du régime. « Il signe beaucoup, il décide beaucoup », glisse un haut fonctionnaire rencontré à Ngoa-Ekellé. « Mais cette visibilité est aussi un risque ». Dans les couloirs de certaines administrations, son nom suscite des réactions contrastées. « Il est puissant, mais trop exposé », estime Clarisse Ndzi, juriste. « Dans un système où les équilibres sont sensibles, cela peut créer des résistances internes ». Des sources concordantes évoquent en effet des tensions avec certains poids lourds du régime. « Il y a des rivalités, c’est normal », tempère un cadre du RDPC joint par téléphone. « Mais le parti reste uni autour du chef de l’État ».
Pour le politologue camerounais Hervé Nsom, cette situation est révélatrice : « Être perçu comme favori dans un système politique aussi centralisé peut devenir une faiblesse. Cela cristallise les oppositions et expose davantage aux jeux d’alliances ».
À l’opposé, Samuel Mvondo Ayolo cultive la discrétion. Directeur du cabinet civil de la présidence, il agit loin des projecteurs. « On ne le voit pas, mais il est partout dans les circuits décisionnels », confie un ancien collaborateur du palais. Au marché de Nkolbisson, Jeanette, commerçante, avoue ne pas bien connaître le personnage. « On entend son nom, mais ce n’est pas quelqu’un qu’on voit à la télévision comme les ministres ». Cette invisibilité constitue pourtant, selon certains analystes, une véritable stratégie. « Dans les systèmes politiques fermés, le pouvoir réel n’est pas toujours là où il est visible », explique Hervé Nsom. « La discrétion peut être un levier d’influence plus durable ». Un conseiller municipal rencontré à Yaoundé III confirme : « Il représente une autre manière d’exister politiquement : moins d’exposition, mais des réseaux solides ».
Plus loin, dans un café du quartier Bastos, un groupe de jeunes débat avec animation. Sur la table, un sujet : Franck Biya. « Il faut préparer la relève », lance Arnaud, membre d’un mouvement de soutien. « Beaucoup de jeunes se reconnaissent en lui ». Le Mouvement Citoyen des Franckistes revendique en effet une base militante importante, au Cameroun comme dans la diaspora. Mais sur le terrain, cette mobilisation reste difficile à mesurer. « On entend parler de ces mouvements sur les réseaux sociaux, mais dans les quartiers populaires, ce n’est pas encore très visible », nuance Mireille Ndzié, commerçante à Mokolo.
Du côté institutionnel, le silence prévaut. Aucun signal officiel ne vient confirmer une quelconque ambition politique du fils du chef de l’État. « Pour l’instant, cela relève davantage de la spéculation », indique un responsable administratif au Minjustice. « Mais dans un contexte de succession, toutes les hypothèses sont observées ».
Pour l’analyste Carine Ndzi, la question dépasse les individus : « L’hypothèse dynastique interroge sur la nature du système politique camerounais. Est-on dans une logique de continuité institutionnelle ou dans une personnalisation du pouvoir ? » À court terme, rien n’indique une transition imminente. Mais dans les universités, les marchés et les administrations, les discussions se multiplient. « Ce qui nous préoccupe, ce n’est pas seulement qui va venir, mais comment cela va se passer », résume Rodrigue, étudiant en science politique. Entre figures visibles et acteurs de l’ombre, entre mobilisation citoyenne et stratégies internes, la succession au sommet de l’État camerounais se construit dans une zone grise. Une chose est certaine : au-delà des noms, c’est l’équilibre même du système politique qui est en jeu.
Tom.


