Demain se bâtit aujourd’hui dans la filière coton du Cameroun

31 mars 2026, Garoua, siège social de la Société de Développement du Coton du Cameroun. Il est 10h. Ambiance studieuse dans l’une des salles de conférences réunissant le top management de la SODECOTON et une trentaine de journalistes venus de Yaoundé ou Douala. Les échanges portent sur la filière coton au Cameroun en général et la SODECOTON en particulier. Un exposé du Directeur Général de la SODECOTON, Mohamadou BAYERO, à travers une quarantaine de diapositives, encadre les débats en salle.
Tout y passe : la situation de la filière à l’international et en national, la fixation des prix garantis d’achat du coton aux planteurs, les appuis destinés aux producteurs de coton via leur confédération, le rôle social de la SODECOTON, le soutien à l’économie et au développement rural, etc. Sans langue de bois, Mohamadou BAYERO et ses collaborateurs éclairent la lanterne des journalistes dans un style simple et imagé, forçant parfois l’admiration. Les journalistes découvrent une équipe managériale très mobilisée et concentrée sur des objectifs de performance clairement identifiés.
La visite des usines (égrenage du coton graine et huilerie) de Garoua permet de toucher du doigt la réalité sur le terrain. Les journalistes, accompagnés du management de SODECOTON, découvrent des installations fonctionnelles malgré l’âge avancé. Des questions – réponses meublent la découverte de l’ensemble du processus de production de l’huile Diamaor, des nourritures animales et des ballots de coton destinés à l’exportation.
Au final, le voyage de presse organisé par la SODECOTON aura été très instructif et informatif pour les professionnels des médias. Une immersion dans le milieu du coton, qui permet à notre tour de mettre à disposition des lecteurs la quintessence des informations de première main sur la filière coton et la SODECOTON. Nous choisissons l’angle prospectif, avec pour matrice « la SODECOTON du futur ». Bonne lecture.
Thierry Ndong Owona,
envoyé spécial à Garoua
1-L’agriculture de troisième génération : les chantiers de la transition
La Société de Développement du Coton du Cameroun (SODECOTON) est en pleine mutation. 2030 serait l’année des premières retombées palpables de cette transformation tracée par la SND30 (Stratégie nationale de développement à l’horizon 2030), le Document de stratégie de développement du secteur rural et la Stratégie de développement durable de la filière au coton au Cameroun. A en croire ces documents de stratégie, la SODECOTON produira 600.000 tonnes de coton à l’horizon 2029, l’égrenage sera porté à 400.000 tonnes de coton graine et la trituration à 220.000 tonnes de graines de coton.

Une telle montée en puissance passe, entre autres, par une amélioration significative du rythme de collecte et d’évacuation du coton graine : démarrage précoce ; amélioration du tonnage journalier par la modernisation des usines, le renforcement du parc automobile, le stockage du coton graine, la gouvernance et la synergie avec producteurs. En pointillé, il se profile la transition vers l’agriculture de troisième génération, fondée sur « un scénario de développement résilient à privilégier », équilibrant le socio – économique et l’environnemental. L’agriculture intelligente renvoie à la diversification des cultures : développement du soja, de l’anacarde ; la réhabilitation des terres dégradées ; l’agroécologie ; la mécanisation agricole ; la production d’énergie solaire photovoltaïque ; la mécanisation en levier d’intensification durable, notamment la grande motorisation, la ferme en régie effective depuis 2014 à la SODECOTON, la ferme-école ; le transfert des itinéraires techniques adaptés en milieu paysan… Par ailleurs, la SODECOTON récolte de bons fruits dans la recherche agronomique. Citons en l’occurrence la production et la fourniture d’une meilleure variété de la semence (grande production à l’hectare et qualité de la fibre) vendue également à 10 pays étrangers (1000 à 5000 tonnes).
La réalité du terrain
Une agriculture de troisième génération se veut intelligente face au climat de plus en plus capricieux et insaisissable. En effet, le profil pluviométrique du septentrion camerounais, où est cultivé le coton, est désormais variable selon les années. Tantôt, l’on enregistre une installation tardive et une fin précoce des précipitations, avec pour conséquences le raccourcissement du cycle cultural. Il faut en moyenne par an 800 mm de pluie pour la plante de coton. Tantôt, l’on observe des poches de sécheresse mal réparties sur les 320 zones cotonnières du « grand Nord » du Cameroun. L’abondance des pluies en août et septembre provoque parfois des pertes de parcelles agricoles. L’apparition fulgurante et dévastatrice des Jassides (Ravageur émergent, polyphage et redoutable) depuis 2023 vient davantage anéantir le travail des producteurs de coton.
Pour la SODECOTON, la transition vers l’agriculture de troisième génération est virussée par les baisses sensibles des surfaces : de 234.000 à 197.000 hectares (ha) entre 2023 et 2025 ; 11.000 ha complètement détruits en 2024 ; 17.000 ha partiellement affectés. Ce qui a un effet sur la baisse de la productivité agricole : de 1.600 à 1300 kg/ha. Conséquences directes : la perte de revenu agricole de plus de 10 milliards / an ; des arriérés globaux de crédits agricoles évalués à deux (2) milliards FCFA ; la perte d’engouement et le désistement des producteurs.
2- L’Interprofession : la future force de production
Le coton continuera d’être, au moins jusqu’à la prochaine décade, le pilier de l’économie des régions septentrionales du Cameroun. L’augmentation programmée de la productivité appelle à une évolution de la main d’œuvre et des pratiques culturales. Les 200.000 producteurs (dont 20% de femmes cheffes d’exploitation) actuellement recensés dans les organisations paysannes sont destinés à des formations devant aboutir à une augmentation mécanique des rendements. L’objectif avoué est d’avoir un (1) producteur pour 1,5 hectare de surface cultivée, contrairement au 0,5 hectare d’il y a quelques années. Des prévisions optimistes annoncent dans les prochaines années un rendement de 2 tonnes (2000kg) de coton à l’hectare cultivé. En la matière, le record est de 1631 kg /ha obtenu en 2023-2024, lorsque le Cameroun a atteint pour la première fois 394.090 tonnes de coton – graine. « 11000 producteurs émergents produisent chacun au moins 5 hectares de coton, soit 30% de la production globale du coton sur le plan national », indique le top management de la SODECOTON.
Dans le sillage de l’amélioration de la productivité agricole, il y a des appuis et actions initiés conjointement par la SODECOTON et la Confédération nationale des producteurs de coton du Cameroun (CNPC- C). On peut notamment citer la diversification des cultures (maïs, riz, soja, anacarde, etc.) équivalant à la diversification des revenus pour les producteurs ; la gestion de l’eau : irrigation d’appoint ; le développement de la motorisation agricole ; la réhabilitation des terres dégradées (environ 10 millions d’hectares à l’Extrême-Nord) ; la transformation artisanale du coton ; le développement de la filière anacarde ; la promotion de la filière laitière avec l’opération MINEPIA (Ministère de l’élevage, des pêches et de l’industrie animale) : un (1) producteur = une vache laitière ; la promotion de l’entrepreneuriat agricole…
Mohamadou BAYERO, Directeur Général de la SODECOTON, mentionne « une implication significative des producteurs dans la gestion de la filière coton ». Cette implication, pilotée par la Confédération nationale des producteurs de coton du Cameroun (CNPC- C), se matérialise par la représentation et la défense des intérêts des producteurs de coton au niveau national et international, l’approvisionnement en intrants et matériels agricoles de qualité, des crédits en intrants agricoles sans intérêts et à des prix inférieurs aux prix du marché local (environ 60 milliards FCFA / an), la professionnalisation des producteurs et de leurs groupements (gestion des intrants et divers, alphabétisation, etc.), le développement des banques de céréales (stockage/warrantage)… La mutation en cours des organisations paysannes en coopératives dessine les perspectives de l’Interprofession du coton. Sur le sujet comme sur bien d’autres, Jean Paul Tizi, Président du conseil d’administration de la CNPC- C, est en phase avec le patron de la SODECOTON : l’irréversible bascule « vers une mutation des systèmes de production agricole : mécanisation – motorisation agricoles et formation professionnelle – entrepreneuriat agricole pour renforcer les acquis du mouvement coopératif ».
3-Transformation locale de la fibre : la nécessaire création de la valeur
La SODECOTON de demain va transformer la fibre localement, à l’effet de créer de la valeur ajoutée dans la filière cotonnière. La seule exportation de la fibre, comme actuellement le cas dans le contexte de faillite de la CICAM, n’est pas économiquement viable. La demande du marché local en textiles est de 91.000 tonnes métriques/an, soit 910.000.000 m2 de tissu. Pour la zone CEMAC, la demande se chiffre à 314 000.tonnes métriques/an, soit 3,1 milliards de m2 de tissu. Au demeurant, la valeur du marché de la zone CEMAC est d’environ 1,2 milliards USD/an, soit 663.520.530.000 FCFA. Cette estimation ira grandissante, car le taux de croissance de la population est respectivement de 2,65% pour le Cameroun et 3% pour la CEMAC. C’est dire si ce marché est porteur de bonnes perspectives de business en matière de transformation locale de la fibre.
D’où le projet Cameroun Textile (Camtex SA). Une initiative stratégique alignée sur la vision de la République du Cameroun d’étendre et de renforcer sa base industrielle au sein de la sous-région Afrique centrale. Le Directeur Général de la SODECOTON présente les grandes composantes du projet : « Construction d’une usine de fabrication textile de pointe à Douala et à Garoua. L’unité industrielle installée dans la zone industrielle de la Dibamba (DDIP) sera dédiée à la filature, tricotage/tissage, teinture et finition. Un Centre de Formation et d’Excellence Textile et des ateliers de confection et de couture sur le site de Sanguéré dans le septentrion du pays ». Les financements de ce projet structurant viendraient d’un partenariat entre deux entités publiques majeures : la SODECOTON et la CNPS (Caisse nationale de prévoyance sociale). Selon des confidences obtenues à bonne source, la maturation de projet est en bonne voie. En vue, une table-ronde pour lever les financements nécessaires au lancement des premières installations de ce projet structurant.
4- Des infrastructures futuristes pour la SODECOTON du 21è siècle
A ce jour, la SODECOTON détient neuf (9) usines d’égrenage d’une capacité nominale cumulée de 340.000 tonnes de coton – graine / an ; deux (2) huileries, avec une capacité de trituration de 150.000 tonnes de graines de coton / an ; une logistique de transport constituée d’un parc de 600 véhicules roulants et matériels de génie civil. Ce patrimoine est appelé à se bonifier en se mettant aux standards internationaux. De nouvelles infrastructures vont également s’ajouter à l’existant. Concrètement, le Plan stratégique d’entreprise (PSDE) de la SODECOTON annonce la poursuite de la remise en état des usines d’égrenage à hauteur de 10 milliards de FCFA ; la construction de 5 nouvelles usines d’égrenage à 75 milliards de FCFA ; l’accroissement de la capacité de transport à 15 milliards de FCFA ; le doublement de la capacité de trituration à 15 milliards de FCFA ; la création d’une huilerie sans raffinage à 25 milliards de FCFA ; la création d’une unité de délintage et des installations solaires à 8 milliards de FCFA ; et l’amélioration des performances globales de la SODECOTON à 12 milliards de FCFA. Au total, le plan de financement du PSDE se chiffre à 160 milliards de FCFA. De l’argent à mobiliser autant aux plans national et international.
Illustration : diapositive 32
66,26 milliards pour porter la modernisation
L’ambitieux PSDE de la SODECOTON a besoin d’un point d’ancrage, évalué à 66,26 milliards de FCFA en besoins de financement urgents. A ce jour, les principales attentes sont focalisées sur un prêt souverain d’un montant de 26,3 milliards de l’Agence française de développement (AFD). Ledit prêt, garanti par l’Etat du Cameroun, est appelé à construire l’usine d’égrenage de Godola et la modernisation des usines existantes. Dans la foulée d’effet boule neige, d’autres financements devraient doper la modernisation de la SODECOTON : 20 milliards de FCFA d’Afriland First Bank/ BEAC pour l’huilerie de Ngaoundéré ; 7 milliards de FCFA de la BADEA pour l’accroissement des capacités des huileries existantes ; 8,5 milliards de l’Etat du Cameroun (3,5 mds décaissés) pour l’usine d’égrenage de Gouna ; 1,7 milliards de FCFA de l’Etat du Cameroun pour les magasins de stockage à Gouna ; 9,06 milliards de FCFA dont 6,56 milliards de don de l’Union Européenne et 2,5 milliards de Fonds propres SODECOTON ou d’un partenaire à identifier pour cinq centrales solaires de 10,8 Méga Watt crête (MWc).
5- En finir avec les tensions chroniques
L’économie cotonnière au Cameroun est marquée par un renchérissement des coûts de production (18 à 22%) depuis la COVID 19 et la crise énergétique. La chute libre depuis 03 ans des cours mondiaux complique davantage la donne, avec des conséquences telles que des stocks mondiaux élevés et la consommation textile en berne (2024–2025) ; la récolte record au Brésil et en Asie qui a provoqué le repli des importations ; la volatilité du dollar défavorable aux opérations financières ; le fret maritime plus cher, avec une demande textile faible ; la substitution par les fibres synthétiques. Les effets mécaniques de cette situation sont la vente en dessous du coût de revient estimé à plus de 1.200 FCFA / kg de fibre. A la clé, l’on enregistre une perte sèche d’environ 260 FCFA/kg.
Une forte redevabilité de l’Etat vis-à-vis de la filière
Depuis 2022, la CNPC – C ne reçoit pas de subventions de l’Etat pour ce qui concerne le transport des intrants. En 2026, cette subvention n’est pas budgétisée. De son côté, la SODECOTON attend toujours le remboursement des crédits TVA et des dépenses engagées dans le cadre de l’exécution de missions de service public. Conséquences : tension de trésorerie persistante ; amenuisement des fonds de roulement intrants ; cherté des intrants et baisse du prix d’achat du coton aux producteurs ; accès aux financements compromis ; faibles capacités d’investissement sur l’outil de production.
Le Fonds de Gestion Risque Prix de la filière cotonnière (FGRFC), dont le solde est inférieur à 1,5 milliard FCFA, aide à amortir les tensions de trésorerie au niveau du prix garanti à l’achat du coton. Très sollicité ; il s’amenuise au fil du temps, confesse-t-on à la SODECOTON. Le FGRPFC fait partie du mécanisme collégial de fixation d’un prix plancher garanti en début de campagne cotonnière. Ce mécanisme apporte un complément de prix et un abondement en fonction des résultats économiques de la filière. Le Mécanisme en place depuis 2011 est pourvu de 4 milliards de FCFA au départ par l’Etat du Cameroun. Aujourd’hui, il pèse 12 – 13 milliards, dont le gap est supporté par la SODECOTON. « Le Cameroun est épargné des subventions étatiques du fait de la stratégie de proximité mise en place par la SODECOTON », indique le top management de la SODECOTON.
Thierry Ndong Owona
Repères sur la SODECOTON d’aujourd’hui
Société anonyme d’économie mixte à participation publique majoritaire, avec Conseil d’Administration ;
Capital de 1,51 milliards de F CFA ;
Actionnariat : État 89 %, SMIC 11 % (Evolution attendue : Etat/SMIC/Producteurs/Personnel) ;
Capitaux propres en 2024 : 21,59 milliards de FCFA contre 0,52 milliards en 2016
Entreprise de catégorie 1 ;
25 milliards de FCFA de recapitalisation en cours
10 régions cotonnières/ 320 zones cotonnières
Ressources humaines : 2.531 salariés permanents (7% femmes) + 3.709 saisonniers et temporaires par an ;
70 milliards de FCFA de revenus agricoles par an
5 milliards de FCFA par an de primes directes aux Scoops
Plus de 23 milliards de FCFA d’impôts et taxes diverses
60 milliards de FCFA/an de crédits en intrants et matériels agricoles
48% de cotisations sociales à la CNPS dans le septentrion
60 ans d’expérience dans la trituration des graines coton
6% des exportations hors pétrole ;
14,1% du PIB agriculture d’exportation ;
Missions de service public :
Professionnalisation des producteurs ;
Recherche agronomique ;
Entretien Pistes rurales : réfection annuelle de plus de 8.000 km ;
Appui à l’élevage, motorisation et mécanisation agricole ;
04 Conventions de financement :
MINADER ;
MINTP ;
MINEPIA ;
MINRESI ;
La (bonne) gouvernance dans les faits
Qualité = Certification ISO 9001 – 2015 depuis mars 2022 ;
Accompagnement CONSUPE : Formations, Organisation, etc.
Élaboration Manuel des procédures ;
Formation du personnel = Comité de Formation, CFPPK, etc.
Un site internet : www.sodecoton.cm
Informatisation des systèmes d’information : Mise en place d’un ERP ;
Diversification de l’offre en aliments industriels d’élevage + Renforcement et diversification des partenariats = MINEPIA et acteurs privés ;
Accompagnement des politiques publiques d’import/substitution ;
Conquête du marché sous-régional (ZLECAF) ;
Création d’une interprofession cotonnière = exigence de la politique sectorielle de l’Etat (appui du MINADER) ;

