CEMAC : l’aube numérique, crépuscule des emplois

Banques, médias, logistique, télécoms : dans les six pays de la CEMAC, l’intelligence artificielle n’est plus une promesse de salon ni un slogan ministériel. Elle commence à rogner le marché du travail, à bas bruit mais à cadence soutenue. La modernité avance ; l’emploi, lui, recule parfois déjà d’un pas.

Il y a des révolutions qui arrivent avec des drapeaux, des discours et des fanfares. Et puis il y a celles qui s’installent en silence, entre un écran allumé, un logiciel de gestion et un poste qu’on ne renouvelle plus. Dans la CEMAC, l’intelligence artificielle appartient désormais à la seconde catégorie. La machine n’a pas débarqué avec fracas. Elle s’est glissée dans les couloirs des banques, dans les open spaces des agences de communication, dans les centres d’appels et jusque dans les services comptables. Elle trie, classe, résume, prédit, rédige parfois. Elle ne prend ni congés, ni transport, ni avance sur salaire. Fatalement, elle commence à coûter moins cher que l’humain. Le progrès a souvent la délicatesse des formules séduisantes. On parle d’optimisation, de productivité, de transformation digitale. On oublie parfois de dire que derrière ces mots lisses, des emplois disparaissent déjà. Dans les six pays de la sous-région, le phénomène reste inégal, mais il n’est plus théorique.
Le Cameroun et le Gabon avancent en tête sur l’adoption des outils d’IA. Le Congo suit dans les secteurs industriels et logistiques. Le Tchad, la République centrafricaine et la Guinée équatoriale avancent plus lentement, mais subissent déjà les premiers contrecoups. Le futur, en somme, n’attend pas tout le monde. À Douala et Yaoundé, la transition se lit déjà dans les métiers du tertiaire. Les centres d’appels, les services administratifs, les médias numériques et certaines agences de communication voient leurs effectifs se contracter. Entre 2024 et 2026, plusieurs milliers de postes peu qualifiés dans l’administratif et le support client auraient été redéployés, gelés ou supprimés, notamment à Douala et Yaoundé. Le phénomène accompagne la montée des outils d’automatisation documentaire, de transcription instantanée et de génération de contenus. L’image est presque littéraire : là où l’on embauchait hier trois jeunes diplômés pour rédiger des notes, gérer des pages sociales ou classer des dossiers, un logiciel fait désormais le travail avant même le café du matin. La machine ne demande ni pause, ni transport, ni prime de fin d’année. Le DRH, lui, regarde les coûts et soupire presque avec tendresse devant tant d’efficacité. « C’est que l’IA y fait le travail avec une froide élégance. Les premiers exposés sont connus : opérateurs de saisie, assistants administratifs, agents de service client, community managers juniors. Autrement dit, tous ces métiers du quotidien urbain qui faisaient vivre une jeunesse diplômée, souvent précaire, mais insérée dans le tissu économique », explique Aurélien Fouda Atangana, expert en IA. Selon ce dernier, le plus cruel, c’est la banalité du phénomène. « Il n’y a pas toujours de licenciement spectaculaire. Il y a simplement moins d’embauches, moins de renouvellements, moins de sièges occupés. Le bureau reste allumé. Le salarié, lui, n’est plus là». Gabon : le paradoxe du champion numérique Libreville offre l’image la plus nette du paradoxe régional. Avec 13,4 % d’adoption des outils d’IA générative parmi la population active au second semestre 2025, le pays s’impose comme l’un des plus avancés de la CEMAC en matière d’usage des outils d’intelligence artificielle, notamment dans les banques, les assurances, les télécommunications et les services pétroliers. Ici, l’IA analyse les dossiers de crédit, détecte les fraudes, automatise les réponses clients et rationalise les opérations de back-office. La finance adore les machines qui calculent vite et doutent peu. Mais derrière la vitrine technologique, une autre réalité s’impose : les fonctions intermédiaires fondent. Des postes administratifs disparaissent ou ne sont plus remplacés. Les services se réduisent, les équipes se resserrent. Le pays avance technologiquement plus vite que la montée en compétences de sa main-d’œuvre. « C’est là tout le paradoxe : le numérique progresse, la formation peine à suivre. La modernité, parfois, court plus vite que l’école », balance un enseignant gabonais approché par Gabon Review.
Congo : le pétrole aime les prédictions
À Brazzaville et surtout à Pointe-Noire, l’intelligence artificielle épouse les contours de l’économie réelle : pétrole, transport, maintenance industrielle, gestion portuaire. Ici, les algorithmes ne remplacent pas d’abord les bras, mais les interfaces. Les fonctions de planification, les services documentaires, la maintenance préventive et les chaînes logistiques voient apparaître des systèmes capables d’anticiper les pannes, d’optimiser les rotations et de réduire les coûts. Le choc est moins visible que dans les bureaux de banque, mais il est tout aussi réel. La poésie un peu noire de l’époque veut qu’une machine puisse désormais prévoir la fatigue d’un équipement avant même que l’ingénieur n’en soupçonne les premiers signes. Le métal parle aux algorithmes. L’humain écoute de plus loin.
Tchad, RCA, Guinée équatoriale : le choc discret
Dans ces pays où le marché du travail formel reste plus étroit, le phénomène est statistiquement moins massif, mais socialement plus brutal. « Parce qu’ici, cent postes supprimés peuvent produire l’effet de mille. Une banque qui automatise, un opérateur télécom qui réduit ses équipes, une administration qui numérise ses procédures : tout cela a des conséquences démultipliées dans des économies où chaque emploi formel soutient souvent plusieurs vies », souligne un consultant du PNUD. En clair, le choc y est silencieux, presque invisible dans les grandes analyses macroéconomiques, mais il se lit dans les foyers, les loyers impayés, les projets suspendus.
La gravité derrière le discours du progrès L’IA crée aussi de nouveaux métiers, bien sûr : analystes data, développeurs spécialisés, superviseurs qualité, experts en automatisation. Mais la réalité, pour l’instant, reste brutale : les destructions vont plus vite que les créations. « C’est tout le drame social de cette transition. Les emplois supprimés sont accessibles à une large partie de la jeunesse diplômée. Les nouveaux, eux, exigent des compétences pointues, souvent rares et coûteuses à acquérir. La fracture n’est donc pas seulement technologique. Elle devient sociale. La CEMAC se retrouve face à une question simple et vertigineuse : comment accueillir la modernité sans fabriquer une génération de travailleurs laissés au bord de la route ? Le progrès, dit-on, ne s’arrête pas. Encore faut-il qu’il n’écrase pas ceux qu’il prétend libérer », conclut Aurélien Fouda Atangana.
Jean -René Meva’a Amougou
Bâtir une gouvernance qui performe sans exclure
C’est une interrogation sur le pouvoir, le travail et l’avenir qui se joue. Pendant quelques jours, décideurs publics, DRH, experts et cadres venus du Cameroun et de la sous-région s’y retrouvent autour d’une question que l’on croyait technique, mais qui touche en réalité au cœur du pacte social : comment gouverner l’humain à l’heure où les machines apprennent plus vite que les institutions ne se réforment ? Les 23 et 24 avril dernier, le thème choisi par STRATEGIX AFRICA (la gestion des ressources humaines comme moteur de réussite, de durabilité et d’équité) dit beaucoup du moment. Car derrière les acronymes et les discours bien peignés, une bascule est à l’œuvre. La vieille administration du personnel, ses chemises cartonnées, ses parapheurs fatigués et ses tampons à l’encre pâlie cèdent du terrain à l’algorithme, à la prédiction, à la donnée. Désormais, les CV ne sommeillent plus dans les tiroirs : ils circulent dans les couloirs invisibles des logiciels, triés avant même le premier regard humain. Car la machine sait repérer des compétences, détecter des trajectoires, anticiper des départs. Elle sait moins lire les silences d’un collaborateur usé, les frustrations rentrées d’une promotion refusée, la colère froide qui s’installe dans un open space où la reconnaissance s’est évaporée.
Toute la question est là : comment moderniser sans déshumaniser ? En cette veille de la célébration de la 140e Journée internationale du travail, comment automatiser sans dissoudre ce qui fait encore la matière du travail, cette part d’intuition, de psychologie et de tact que nul logiciel ne reproduit vraiment ? Le directeur général de STRATEGIX AFRICA, Dr Jopel Ngoua-Elembe, pose le débat avec une lucidité bienvenue : l’IA doit rester un outil, non un souverain. En d’autres termes, la décision doit demeurer humaine, surtout lorsqu’elle engage des carrières, des dignités et des vies. Dans le Cameroun du SND30, cette réflexion dépasse les murs du Hilton. Elle touche à l’État, aux entreprises et à la promesse d’un management moins brutal. Dans l’espace CEMAC, l’enjeu devient politique : bâtir une gouvernance qui performe sans exclure. Au fond, plus les machines gagnent en intelligence, plus revient cette évidence : le progrès doit laisser place à l’humain.



