Prisons camerounaises : 105 vies suspendues dans les limbes de la mort

Il s’agit de détenus, dont près de la moitié actuellement sous le coup d’une condamnation à mort ont été jugés pour des affaires liées au terrorisme.

Ils sont 105. Cent cinq vies arrêtées dans le temps. Cent cinq détenus, dont une femme, qui attendent dans les prisons camerounaises l’exécution d’une peine qui n’est plus appliquée depuis 1997. C’est l’un des principaux enseignements du rapport « Des vies en suspens », publié en mai 2026 par Ensemble contre la peine de mort (ECPM), Droits et Paix et le Réseau des avocats camerounais contre la peine de mort (RACOPEM).
Fruit d’une enquête menée dans dix établissements pénitentiaires, l’étude offre l’une des radiographies les plus complètes jamais réalisées sur la peine capitale au Cameroun. Et le constat est sans appel : le pays demeure prisonnier d’un paradoxe. Abolitionniste dans les faits, puisqu’aucune exécution n’y a été enregistrée depuis près de trois décennies, il continue pourtant de prononcer des condamnations à mort. « Les personnes condamnées à mort au Cameroun vivent dans une attente indéfinie qui engendre une souffrance psychologique profonde », soulignent les auteurs du rapport. Ils décrivent l’apparition d’un véritable « syndrome du couloir de la mort », nourri par l’incertitude, l’angoisse et l’absence de perspectives.
L’étude révèle également que près de la moitié des détenus concernés ont été condamnés pour des faits liés au terrorisme. Une conséquence directe de la loi antiterroriste de décembre 2014, adoptée dans le contexte de la lutte contre Boko Haram. Celle-ci a considérablement élargi le champ d’application de la peine capitale et confié aux tribunaux militaires le jugement de nombreux civils. Pour Théophile Dika, militant des droits humains, cette situation traduit une contradiction profonde du système pénal camerounais. « L’État n’exécute plus, mais il continue de condamner. Cela signifie que des hommes et des femmes vivent pendant des années avec une sentence suspendue au-dessus de leur tête », observe-t-il. Selon le politologue Shaibou Ncharé, « le maintien d’une peine qui n’est plus exécutée crée une situation particulièrement cruelle, car elle transforme l’incertitude en sanction permanente ».
L’enquête met également en lumière les conditions de détention. Dans la plupart des prisons visitées, les détenus dépendent de l’aide de leurs proches pour accéder à la nourriture ou aux soins. Certains passent des décennies derrière les barreaux sans savoir si leur peine sera un jour commuée. D’autres meurent avant même d’avoir épuisé les recours nécessaires pour solliciter la grâce présidentielle. Car le droit de grâce constitue l’ultime recours. Si Paul Biya a procédé à plusieurs commutations de peine, notamment en 2010, 2011, 2014 et 2020, les condamnés pour terrorisme ont été exclus du dernier décret présidentiel. Une restriction qui prive d’espoir une part importante des prisonniers concernés.
Au-delà des prisons, le rapport pointe aussi l’immobilisme diplomatique du Cameroun. Lors de son Examen périodique universel en 2023, le pays a rejeté l’ensemble des dix-neuf recommandations appelant à l’abolition de la peine de mort ou à la ratification du Deuxième protocole facultatif au Pacte international relatif aux droits civils et politiques. Aux Nations unies, Yaoundé s’est également abstenu lors des votes sur le moratoire universel en 2020, 2022 et 2024.
Alors que vingt-cinq États africains avaient déjà aboli la peine capitale en 2025, le Cameroun continue de cultiver un entre-deux. Ni abolitionniste en droit, ni véritablement rétentionniste. Une singularité qui laisse, selon les auteurs de l’étude, plus d’une centaine de personnes dans un no man’s land judiciaire où la mort n’arrive plus, mais où l’attente, elle, ne finit jamais.
Rémy Biniou



