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A Brazzaville, l’Afrique centrale face au mur de ses propres impasse

À force de repousser les décisions difficiles, l’Afrique centrale se retrouve face à ses propres contradictions.

Réunis le 13 juin à Brazzaville à l’occasion de la 45e session du Conseil des ministres de l’Union économique de l’Afrique centrale (UEAC), les argentiers et responsables de l’intégration régionale ont reconnu, en creux, ce que beaucoup d’observateurs dénoncent depuis plusieurs années : le principal obstacle au projet communautaire n’est plus extérieur, mais interne.

Sous la présidence de Ludovic Ngatsé, ministre congolais chargé de l’Intégration régionale et président en exercice du Conseil, les travaux se sont ouverts sur un mot d’ordre inhabituel dans une région souvent accusée de faire du report une méthode de gouvernement : mettre fin au statu quo.

Le ton a été donné dès l’entame des assises. Ludovic Ngatsé a appelé à accélérer les réformes de gouvernance, en insistant sur la finalisation des manuels de procédures institutionnelles, le renforcement des audits financiers et la mise en place effective d’un Comité d’audit opérationnel. Derrière ces mesures techniques se profile une volonté plus profonde : restaurer la crédibilité d’institutions régulièrement critiquées pour leur lourdeur administrative et leur faible capacité d’exécution.

Mais c’est surtout le diagnostic posé par Baltasar Engonga Edjo’o, président de la Commission de la Cemac, qui a mis en lumière l’ampleur des difficultés. Entre les répercussions persistantes des conflits en Ukraine et au Moyen-Orient, l’affaiblissement du multilatéralisme et les vulnérabilités sécuritaires qui affectent plusieurs États, les économies de la zone demeurent exposées à de multiples chocs.

Face à cette conjoncture, le responsable communautaire a plaidé pour davantage d’unité, de solidarité et de résilience afin de répondre aux attentes des populations en matière d’emploi, de croissance et d’infrastructures.
Face aux ministres, Baltasar Engonga Edjo’o a évoqué une situation financière devenue préoccupante et appelé les États membres à des « mesures fortes ». Le redressement financier de la Communauté est désormais présenté comme une urgence absolue.
Les chiffres illustrent l’ampleur du malaise. La Taxe communautaire d’intégration (TCI), censée constituer le principal levier de financement des institutions communautaires, n’affiche qu’un taux de recouvrement de 50,67 %. Plus inquiétant encore, les arriérés accumulés dépassent 231 milliards de FCFA. Un niveau qui fragilise le fonctionnement des institutions et réduit considérablement leur marge d’action.

Cette situation met en évidence les limites d’un modèle budgétaire dont les fondements apparaissent de plus en plus fragiles. Sur le papier, les mécanismes existent. Dans les faits, leur application demeure incomplète. Les contributions tardives, les reversements partiels et les lenteurs administratives ont progressivement transformé les difficultés conjoncturelles en problème structurel.
Les ministres ont réfléchi sur une décision hautement politique : rendre automatique le reversement de la Taxe communautaire d’intégration dans chacun des six États membres. En rappelant la nécessité d’appliquer l’Acte additionnel du 25 février 2016 relatif au recouvrement des arriérés de TCI, la Commission entend manifestement obtenir un sursaut des États membres. Car au-delà des difficultés de fonctionnement, c’est la crédibilité même du projet communautaire qui se trouve en jeu. Une mesure qui pourrait permettre d’assainir les finances communautaires, mais qui suppose également une volonté politique rarement affichée avec constance dans la sous-région.

Car derrière les difficultés budgétaires se cache une réalité plus profonde : celle d’une intégration régionale freinée par ses propres hésitations. Depuis plusieurs années, les textes s’accumulent, les réunions se succèdent et les résolutions se multiplient, sans toujours produire les effets attendus. La faiblesse de l’exécution est devenue l’une des principales vulnérabilités de la Cemac.
Cette 45e session entend précisément rompre avec cette culture du report permanent. Plusieurs dossiers techniques, longtemps en attente, figurent ainsi à l’ordre du jour. Parmi eux, la question de la redevance de sécurité aérienne, destinée à renforcer les mécanismes de sûreté du transport aérien régional, mais aussi le déploiement du free-roaming, qui doit permettre aux usagers des télécommunications de circuler dans l’espace communautaire sans subir des coûts excessifs d’itinérance.
Ces projets, bien que techniques, traduisent un enjeu plus large : celui de rendre tangible l’intégration régionale aux yeux des populations et des entreprises. Car la crédibilité de la construction communautaire se mesure désormais moins aux déclarations qu’à sa capacité à produire des résultats concrets.

Longtemps portée par ses importantes ressources naturelles, l’Afrique centrale découvre que son principal défi est celui de la gouvernance collective. Dans un contexte marqué par les tensions géopolitiques, la volatilité des cours des matières premières et les contraintes budgétaires nationales, les marges d’erreur se réduisent.

Brazzaville pourrait ainsi marquer un tournant. Non parce que les problèmes seraient nouveaux, mais parce qu’ils sont désormais assumés publiquement. Après des années de demi-mesures, les États de la sous-région semblent reconnaître que l’intégration ne peut prospérer sur des finances fragiles et des décisions sans lendemain.

Reste à savoir si cette volonté affichée survivra à l’épreuve des faits. Car en Afrique centrale, le défi n’est plus tant d’identifier les réformes nécessaires que de trouver la détermination politique capable de les rendre irréversibles.
L’urgence n’est plus de promettre davantage. Elle est d’exécuter enfin, car au-delà du protocole et des symboles, ce qui s’est de à Brazzaville met en lumière les défis auxquels est confrontée une communauté en quête d’intégration dans un environnement international devenu plus incertain.

Jean -René Meva’a Amougou

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