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Baloum ou la République à l’ombre du trône

Avant, dans les villages, le chef rendait la justice sous l’arbre à palabres. Aujourd’hui, nous avons des tribunaux, des codes, des magistrats, des procureurs, des cours d’appel et même des recours. Bref, la République a construit une machine compliquée pour éviter qu’un seul homme, fût-il coiffé d’une couronne traditionnelle ou d’un bonnet de dignitaire, ne décide seul du destin des autres. En théorie.

Car au Cameroun, certaines habitudes ont la peau plus dure qu’un décret présidentiel. L’affaire de Baloum ( à l’Ouest du Cameroun), avec son parfum d’un autre âge, rappelle une question que l’on croyait réglée : dans ce pays, qui commande réellement ? La République ou la communauté ? La loi ou la parole du chef ?

Cette interrogation n’est malheureusement pas abstraite. À Maloum, un jeune homme accusé du vol présumé de tôles a été brûlé vif. Présumé. Le mot est essentiel. Car dans un État de droit, la présomption n’est pas une condamnation et le soupçon n’est pas un verdict. Entre l’accusation et la sanction, il existe normalement une enquête, un juge, une procédure. Bref, quelques détails que la civilisation appelle la justice.

Le problème n’est pas l’institution traditionnelle. Elle est ancienne, respectable, parfois plus proche des populations que l’administration elle-même. Le problème surgit lorsque le gardien des coutumes se transforme en procureur, juge et inspirateur des vengeances collectives. Quand sa parole devient plus forte que celle des textes, quand la contradiction est perçue comme une insulte et quand le simple citoyen découvre que le droit dépend davantage des humeurs d’un notable que des principes de la République.

Dans une démocratie moderne, aucun homme ne devrait disposer d’un pouvoir de vie ou de mort sur ses semblables. Aucun. Pas même au nom des traditions. Car une tradition qui écrase les libertés finit toujours par se prendre pour une constitution parallèle. Et une constitution parallèle est une République concurrente.
L’affaire de Baloum révèle surtout une confusion dangereuse. Le chef traditionnel est un auxiliaire de l’administration. Auxiliaire, pas propriétaire. Conseiller, pas souverain. Médiateur, pas justicier suprême. La nuance peut sembler minuscule ; elle est pourtant aussi importante que celle qui existe entre un arbitre de quartier et le président de la FIFA. L’un veille au respect des règles ; l’autre ne réécrit pas le règlement pendant le match.

À force de sacraliser certaines autorités locales, on finit par fabriquer de petits royaumes dans la République. Des espaces où la contestation devient un crime de lèse-majesté, où l’obéissance vaut certificat de citoyenneté et où le silence est parfois considéré comme la plus haute forme de participation démocratique. Une conception originale du pluralisme, il faut bien l’admettre.
Pourtant, le Cameroun n’est pas une fédération de chefferies indépendantes. C’est une République. Et dans une République, la source ultime de l’autorité ne réside ni dans le lignage, ni dans la généalogie, ni dans le prestige ancestral. Elle réside dans la loi. Une loi imparfaite, souvent lente, parfois frustrante, mais préférable aux décisions sans appel d’une monarchie improvisée.
La question posée par Baloum dépasse donc un fait divers. Elle touche au cœur du contrat républicain. Peut-on accepter qu’au XXIe siècle, la seule vérité qui vaille soit celle du chef ? Peut-on demander aux citoyens de respecter les institutions tout en tolérant des pouvoirs parallèles qui les contournent ? Peut-on invoquer la tradition pour suspendre les principes fondamentaux ?
À ces questions, la République devrait répondre sans trembler. Car lorsqu’un chef devient plus puissant que la loi, ce n’est plus la tradition qui triomphe. C’est l’État qui recule. Et quand l’État recule, ce ne sont pas les ancêtres qui gouvernent. Ce sont les abus.
Les ancêtres, d’ailleurs, seraient peut-être les premiers à s’en étonner. Eux qui avaient inventé l’arbre à palabres pour écouter tout le monde verraient avec amusement leurs héritiers se prendre parfois pour des cours suprêmes ambulantes. Ironie de l’histoire : même les traditions risquent un jour de demander la protection de la République.

Jean-René Meva’a Amougou

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