Invité du Forum économique de PROMOTE (FOREP 2026), le professeur Jean-Paul Ndzié, économiste et spécialiste des questions d’intégration africaine, décrypte les enjeux du positionnement stratégique du Cameroun dans le commerce intra-africain. Pour lui, la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAF) constitue une opportunité historique, à condition de lever les obstacles structurels qui freinent encore la compétitivité des entreprises nationales.

Quel regard portez-vous sur le choix du thème consacré au positionnement stratégique du Cameroun dans le commerce intra-africain ?
Ce thème arrive à point nommé. Nous vivons une période charnière. Les tensions géopolitiques mondiales, les guerres commerciales et la fragmentation des chaînes d’approvisionnement obligent les pays africains à renforcer leurs échanges internes. Pendant longtemps, nos économies ont été tournées vers l’Europe, l’Asie ou l’Amérique du Nord. Aujourd’hui, l’Afrique représente elle-même un immense marché de plus d’un milliard d’habitants.
Le Cameroun dispose d’atouts importants. Sa position géographique, la diversité de son économie, son ouverture sur le golfe de Guinée et ses infrastructures portuaires lui confèrent un rôle naturel de carrefour en Afrique centrale. Mais ce potentiel reste encore sous-exploité.
Justement, quels sont les principaux atouts du Cameroun ?
Le premier atout est sa situation géographique. Le pays est une porte d’entrée pour plusieurs États enclavés comme le Tchad et la République centrafricaine. Son port en eau profonde de Kribi et celui de Douala jouent un rôle essentiel dans les échanges sous-régionaux.
Le deuxième avantage réside dans la diversité de son tissu productif. Contrairement à certains pays dépendants d’une seule matière première, le Cameroun dispose d’une agriculture relativement diversifiée, d’industries agroalimentaires, d’un secteur forestier, de services en croissance et d’un potentiel énergétique non négligeable.
Enfin, le pays bénéficie d’une certaine stabilité institutionnelle et d’une tradition d’intégration économique au sein de la Cemac. Ce sont des éléments qui peuvent favoriser son ambition de devenir une véritable plateforme commerciale régionale.
Pourtant, les échanges intra-africains restent faibles…
C’est effectivement l’un des paradoxes du continent. Les échanges entre pays africains représentent environ 15 % du commerce total de l’Afrique, alors qu’ils dépassent 60 % en Europe et en Asie. Cela traduit des difficultés structurelles.
Les coûts logistiques sont élevés, les infrastructures demeurent insuffisantes, les procédures administratives restent lourdes et les barrières non tarifaires continuent de pénaliser les opérateurs économiques.
À cela s’ajoutent les problèmes de connectivité, les difficultés d’accès au financement et parfois la faible compétitivité de certains produits locaux. Ce sont autant de défis qu’il faut relever.
La ZLECAF est souvent présentée comme une révolution. Pourquoi ?
Parce qu’elle constitue le plus vaste espace de libre-échange au monde en nombre de pays participants. Son ambition est de créer un marché unique africain capable de stimuler les investissements, l’industrialisation et la création d’emplois.
Pour le Cameroun, cela signifie l’accès à de nouveaux débouchés. Les entreprises nationales ne doivent plus penser uniquement en termes de marché intérieur. Elles doivent envisager l’ensemble du continent comme leur horizon naturel.
La ZLECAF peut aussi favoriser l’émergence de chaînes de valeur africaines. Un produit peut être conçu dans un pays, transformé dans un autre et commercialisé dans plusieurs États. C’est ainsi que se construisent les économies compétitives.
Certains industriels craignent une concurrence accrue. Cette inquiétude est-elle justifiée ?
Elle est compréhensible. L’ouverture des marchés crée toujours des craintes. Mais le plus grand risque serait de rester en marge du mouvement. La concurrence peut être un facteur de modernisation. Elle pousse les entreprises à améliorer leur qualité, leur productivité et leur capacité d’innovation.
Naturellement, l’État doit accompagner cette transition. Il faut renforcer les capacités des PME, améliorer l’accès au crédit, moderniser les infrastructures et mettre en place des mécanismes de soutien à la production locale.
Le Cameroun peut-il devenir un hub commercial régional ?
Oui, mais cela ne se décrète pas. Il faut construire cette ambition.
Le port de Kribi, les corridors routiers vers les pays voisins, les projets énergétiques et les infrastructures ferroviaires constituent des leviers importants. Mais un hub commercial repose aussi sur l’efficacité administrative, la qualité des services logistiques et la compétitivité des entreprises.
Le véritable enjeu est de transformer la position géographique du Cameroun en avantage économique concret.
Quels secteurs pourraient tirer profit du commerce intra-africain ?
L’agro-industrie est certainement l’un des secteurs les plus prometteurs. L’Afrique importe encore massivement des produits alimentaires alors qu’elle possède un potentiel agricole considérable.
Le textile, les matériaux de construction, les produits pharmaceutiques, les services numériques, les industries culturelles et créatives ou encore la transformation du bois représentent également des domaines à fort potentiel.
L’objectif n’est plus seulement d’exporter des matières premières, mais de créer davantage de valeur ajoutée localement.
Quel rôle les PME doivent-elles jouer ?
Un rôle central. Les petites et moyennes entreprises constituent l’épine dorsale de notre économie. Ce sont elles qui créent le plus d’emplois.
Mais elles ont besoin d’un environnement plus favorable. Beaucoup rencontrent des difficultés liées au financement, aux normes de qualité, à la fiscalité ou encore à l’accès aux marchés.
L’intégration africaine ne doit pas être réservée aux grandes entreprises. Les PME doivent être associées à cette dynamique pour qu’elle produise des effets concrets sur la croissance et l’emploi.
Le secteur privé est-il suffisamment préparé ?
Il y a une prise de conscience croissante, mais beaucoup reste à faire. Certaines entreprises continuent de regarder prioritairement vers l’Europe ou l’Asie alors que les opportunités existent déjà en Afrique.
Il faut développer une véritable culture de l’exportation et mieux informer les opérateurs économiques sur les mécanismes de la Zlecaf. Les chambres consulaires, les organisations patronales et les pouvoirs publics ont un rôle majeur à jouer dans ce domaine.
Quel message retenez-vous des débats du FOREP 2026?
Le principal enseignement est que le Cameroun possède des atouts réels pour jouer un rôle majeur dans le commerce africain. Mais ces atouts ne suffiront pas à eux seuls. La compétitivité se construit. Elle suppose des investissements, des réformes, une meilleure gouvernance et une vision de long terme.
L’Afrique entre progressivement dans une nouvelle phase de son histoire économique. Les pays qui sauront anticiper ces mutations en tireront les plus grands bénéfices. Le Cameroun a les moyens d’en faire partie, à condition de transformer ses potentialités en avantages concrets et durables.
En définitive, quel serait votre mot d’ordre ?
Le Cameroun doit cesser d’être uniquement un marché de consommation pour devenir une plateforme de production, de transformation et d’échanges au service de l’intégration africaine. C’est probablement l’un des plus grands défis économiques des prochaines décennies, mais aussi l’une des plus grandes opportunités.
Propos recueillis par JRMA



