Esclavage : L’heure des comptes

Pendant des siècles, l’esclavage transatlantique a enrichi des empires, financé des révolutions industrielles, bâti des fortunes et forgé la puissance de nations qui continuent aujourd’hui de donner des leçons de gouvernance et de développement au reste du monde.

Pendant des siècles, l’Afrique a payé le prix du sang, de la déportation et de la destruction de ses sociétés. Et pendant des siècles encore, le silence a servi de politique officielle. Ce silence est désormais fissuré.
En choisissant Accra comme point de convergence d’une revendication commune, les pays africains et caribéens ont, la semaine dernière, envoyé un message clair : la réparation n’est plus un slogan militant, elle devient une question géopolitique majeure. Des excuses officielles, un fonds international, une réforme de la gouvernance mondiale ; ces demandes peuvent sembler ambitieuses à ceux qui ont toujours considéré que le temps effaçait les responsabilités. Mais depuis quand l’injustice se prescrit-elle ?
Les mêmes puissances qui ont mobilisé des centaines de milliards pour réparer les ravages des guerres européennes ou pour sauver leurs systèmes financiers feignent soudain de découvrir la complexité du sujet lorsqu’il s’agit de l’esclavage. Comme si quatre siècles de déshumanisation pouvaient être classés dans les archives du passé sans conséquences sur le présent.
L’argument selon lequel les générations actuelles ne sauraient être tenues responsables des crimes de leurs ancêtres relève d’une étrange amnésie. Pourtant, personne ne conteste que l’esclavage ait enrichi l’Europe et contribué à son décollage économique. Personne ne nie que des ports, des banques, des compagnies maritimes et des dynasties industrielles ont prospéré grâce à ce commerce humain. Les fortunes accumulées hier ont financé les puissances d’aujourd’hui. Les bénéfices, eux, ont traversé les siècles sans difficulté. Curieusement, les responsabilités seraient, quant à elles, frappées d’obsolescence. Or, les héritiers des profits existent bel et bien. Les infrastructures, les institutions, les capitaux et les positions dominantes hérités de cette période n’ont pas disparu. Pourquoi les bénéfices seraient-ils transmissibles, mais pas les responsabilités ?
Le débat sur les réparations dérange parce qu’il touche au cœur de l’ordre mondial. Reconnaître pleinement le crime, c’est admettre que les inégalités contemporaines ne sont pas le fruit du hasard ou de prétendues incapacités africaines, mais l’aboutissement d’une histoire de prédation organisée. C’est aussi remettre en question une hiérarchie internationale bâtie sur des siècles d’exploitation. Oui, ce débat rappelle qu’avant les programmes de coopération, il y eut les cales des navires, les plantations et les chaînes.
Longtemps, les demandes de réparations ont été traitées avec une condescendance polie, renvoyées au folklore militant ou aux passions mémorielles. Cette époque touche à sa fin. Le Sud global change de ton. Il ne demande plus la permission de parler. Il exige d’être entendu. L’Afrique et les Caraïbes ne réclament ni charité ni vengeance. Elles demandent justice. Une justice qui ne saurait se réduire à des chèques symboliques, mais qui passe également par une réforme des institutions internationales, un accès plus équitable aux financements, la restitution des patrimoines spoliés et la reconnaissance sans ambiguïté d’un crime contre l’humanité.
L’époque où les anciennes puissances coloniales pouvaient répondre par des silences embarrassés touche à sa fin. Car les peuples qui ont subi l’Histoire refusent désormais d’en être les éternels oubliés.
Le XXIe siècle devra choisir : perpétuer l’injustice sous le vernis de la mémoire ou ouvrir enfin le temps des comptes. Et si certains s’inquiètent du coût des réparations, une question plus fondamentale demeure : combien vaut la dignité d’un peuple que l’on a tenté d’effacer de l’Histoire ? La véritable dette n’est pas africaine. Elle est historique. Et elle attend toujours d’être honorée.
Jean-René Meva’a Amougou



