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Yvon Sana Bangui : «l’argent doit financer l’économie»

Face au ralentissement annoncé de la croissance, le gouverneur de la BEAC appelle les banques d’Afrique centrale à sortir de leur prudence et à remettre le crédit au service des entreprises.

Monsieur le Gouverneur, quel message essentiel souhaitiez-vous transmettre à l’occasion de cette Journée PROMOTE de la Finance et du Développement ?
Le principal message que j’ai voulu faire passer est que la finance doit cesser d’être perçue comme un univers réservé aux seuls spécialistes ou aux grands groupes économiques. Elle doit devenir un instrument de développement, d’innovation et d’opportunités pour tous.

Nos économies ont besoin d’un système financier plus dynamique, plus inclusif et davantage orienté vers le financement de l’économie réelle. Derrière les concepts parfois techniques que sont l’intermédiation financière ou l’inclusion financière, il y a une réalité très concrète : permettre aux entreprises de se développer, aux jeunes de créer leurs activités, aux femmes entrepreneures d’accéder au crédit et aux populations d’avoir accès à des services financiers adaptés à leurs besoins.
La finance n’a de sens que si elle est mise au service de la création de richesse, de l’emploi et du progrès collectif.

Pourquoi avoir choisi précisément le thème de la densification de l’intermédiation et de l’inclusion financières ?
Parce que la CEMAC demeure confrontée à un paradoxe. Notre système bancaire dispose de ressources, mais celles-ci ne se transforment pas toujours suffisamment en crédits destinés à soutenir la production, l’investissement ou l’innovation.
L’intermédiation financière, c’est la capacité du système bancaire à transformer l’épargne en financement de l’économie. Plus cette intermédiation est forte, plus les entreprises ont accès aux capitaux nécessaires à leur croissance.
Dans le même temps, l’inclusion financière reste un enjeu majeur. Une partie importante de nos populations et de nos petites entreprises demeure éloignée des circuits financiers classiques. Nous devons donc travailler simultanément sur ces deux leviers afin de construire un système plus efficace et plus accessible. L’ambition de la BEAC est de favoriser une finance qui ne laisse personne au bord du chemin.

Vous avez annoncé trois grandes réformes destinées à assainir le système du crédit. Pouvez-vous nous les présenter ?
Ces réformes constituent des instruments essentiels pour restaurer la confiance et améliorer la qualité du financement dans notre sous-région. La première mesure concerne la mise à l’index des mauvais payeurs. Pendant longtemps, certains opérateurs économiques ont accumulé des impayés sans que cela ne produise de véritables conséquences. Cette situation a contribué à fragiliser les établissements de crédit et à augmenter les créances douteuses. Nous avons décidé d’y mettre fin. Les débiteurs défaillants feront désormais l’objet de mesures restrictives, notamment des interdictions de débit jusqu’à la régularisation de leurs engagements. Des sanctions plus sévères sont également prévues. Il ne s’agit pas d’une logique punitive. Il s’agit d’instaurer une culture de responsabilité et de respect des engagements financiers. La confiance ne peut prospérer dans un environnement où les mauvais comportements restent impunis.

Vous avez également évoqué le Bureau d’Information sur le Crédit. En quoi cet outil est-il important ?
Le Bureau d’Information sur le Crédit, dont l’entrée en fonctionnement est prévue entre 2026 et 2027, représente une avancée majeure pour la CEMAC. Très souvent, nous parlons des mauvais payeurs, mais il est tout aussi important de valoriser les bons payeurs. Le BIC permettra précisément de constituer un historique de crédit des emprunteurs. Les personnes et les entreprises qui respectent leurs engagements verront leur réputation financière reconnue. Elles pourront ainsi accéder plus facilement aux financements et bénéficier de conditions plus avantageuses. Nous voulons promouvoir une véritable culture de la confiance et de la transparence. Le crédit ne doit pas être accordé à l’aveugle. Il doit reposer sur des informations fiables et objectives.

La troisième réforme concerne la Centrale des Risques Bancaires. Quel est son rôle ?
Cette réforme est déjà entrée dans sa phase opérationnelle depuis janvier 2026. La Centrale des Risques Bancaires permet de disposer d’une meilleure visibilité sur l’endettement des emprunteurs et sur les expositions des établissements financiers.
Grâce à cet outil, les banques pourront apprécier plus précisément les risques avant d’accorder un crédit. Cela permettra de renforcer la solidité du système bancaire tout en protégeant les entrepreneurs sérieux.
En définitive, une meilleure information réduit les asymétries, améliore la qualité des décisions et favorise un financement plus sain. Cette réforme participe donc à la modernisation du secteur financier de la CEMAC.

Quel impact ces réformes peuvent-elles avoir sur les PME, les jeunes et les femmes entrepreneures ?
Elles auront un impact considérable. L’un des problèmes majeurs auxquels sont confrontées les PME est la difficulté d’accéder au financement. Or, lorsque les créances douteuses se multiplient, les banques deviennent plus prudentes et les conditions d’octroi du crédit se durcissent. Notre objectif est précisément de réduire ces créances improductives afin de libérer davantage de ressources pour ceux qui créent réellement de la valeur.
Nous voulons bâtir un écosystème de confiance dans lequel les petites et moyennes entreprises, les jeunes porteurs de projets et les femmes entrepreneures puissent trouver les moyens financiers nécessaires à leur développement.
L’inclusion financière ne doit pas rester un slogan. Elle doit devenir une réalité économique.

Vous avez lancé un appel aux banques de la sous-région. Qu’attendez-vous concrètement d’elles ?
Nous attendons des banques qu’elles jouent pleinement leur rôle dans la transformation économique de notre espace communautaire. Le financement de l’économie réelle doit être au cœur de leurs préoccupations. Les établissements bancaires doivent davantage soutenir les secteurs productifs, encourager l’innovation et développer des solutions adaptées aux besoins des entreprises et des populations. Ils doivent également tirer parti des opportunités offertes par les technologies numériques pour élargir l’accès aux services financiers. Les banques ne doivent pas se limiter à la gestion de leurs bilans. Elles doivent être des partenaires du développement.

Vous avez également interpellé les entrepreneurs. Quel message leur adressez-vous ?
Les entrepreneurs ont eux aussi une responsabilité importante. Nous souhaitons les encourager à formaliser leurs activités et à adopter une gestion plus rigoureuse. La tenue d’une comptabilité fiable constitue un élément fondamental dans la relation avec les institutions financières.

Une entreprise qui présente des états financiers crédibles, qui respecte ses engagements et qui évolue dans un cadre formel inspire naturellement davantage confiance.
La formalisation est un levier essentiel de compétitivité. Nous devons progressivement réduire le poids de l’informel et promouvoir une culture de bonne gouvernance au sein des entreprises.

Quel rôle revient aux pouvoirs publics dans cette dynamique ?
Les États ont un rôle déterminant à jouer. Nous avons lancé un appel aux pouvoirs publics afin qu’ils poursuivent les réformes visant à améliorer l’environnement des affaires. Cela passe notamment par la simplification des procédures administratives, l’accélération des formalités, la modernisation des services publics et l’allègement de certaines charges fiscales.
Nous devons créer un environnement plus favorable à l’investissement et à l’initiative privée. Le développement économique est une responsabilité collective. Aucun acteur ne peut réussir seul. Il faut une mobilisation de tous : États, banques, entreprises, institutions régionales et partenaires au développement.

Vous avez également adressé un message aux journalistes économiques. Pourquoi cette attention particulière ?
Parce que l’information économique joue un rôle essentiel dans nos sociétés. Les journalistes contribuent à diffuser la culture financière, à éclairer les citoyens et à favoriser une meilleure compréhension des enjeux économiques. Ils participent également à la transparence et à la qualité du débat public.

Nous encourageons donc les journalistes économiques à poursuivre leur travail d’information, d’explication et, lorsqu’il le faut, d’interpellation des gouvernants. Une presse économique compétente et responsable constitue un facteur de progrès et de bonne gouvernance. Elle contribue à renforcer la confiance des citoyens dans les institutions.

Au-delà de ces réformes, quelle vision portez-vous pour la CEMAC dans les années à venir?
Ma conviction est que la CEMAC possède tous les atouts nécessaires pour accélérer sa transformation économique. Mais cette transformation exige un système financier plus robuste, plus moderne et plus inclusif.
Nous devons construire une économie fondée sur la confiance, la discipline, l’innovation et la responsabilité. La confiance est la matière première du crédit. Sans confiance, les ressources se raréfient, l’investissement ralentit et la croissance s’essouffle. Avec la confiance, au contraire, les capitaux circulent, les entreprises se développent et les opportunités se multiplient. C’est pourquoi les réformes engagées par la BEAC poursuivent une ambition simple mais essentielle : faire de la finance un levier au service de la prospérité partagée.

Nous voulons une finance qui soutienne l’économie réelle, qui accompagne les entrepreneurs, qui favorise l’émergence d’une nouvelle génération d’acteurs économiques et qui ouvre davantage de perspectives aux jeunes et aux femmes.
En fait, notre ambition est de bâtir une CEMAC plus forte, plus résiliente et plus prospère, dans laquelle la finance sera véritablement au service du développement et des populations.

Propos rassemblés par JRMA

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