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SOCADEL : l’électricité nationalisée : une souveraineté sur fond de 800 milliards de dettes

L’État reprend la main sur le secteur électrique. Mais entre une dette abyssale et une fraude systémique, la nouvelle société publique hérite d’un chantier dont les fondations restent profondément instables.

Les nouveaux PCA et DG de la SOCADEL

Le 18 juin 2026, les ministres René Emmanuel Sadi et Gaston Eloundou Essomba ont réuni la presse nationale pour présenter la Société camerounaise d’électricité (SOCADEL), née le 4 mai dernier des cendres d’ENEO après le rachat par l’État des 51% de parts détenues par le fonds d’investissement britannique Actis. La SOCADEL naît avec une dette globale estimée à 800 milliards de FCFA. Elle collecte environ 30 milliards de recettes mensuelles pour des besoins opérationnels de 43 milliards, soit un déficit structurel de 13 milliards par mois. En d’autres termes, la nouvelle entité publique est déficitaire dès sa création, non pas à cause de mauvaises décisions futures, mais en raison d’un passif qu’elle n’a pas produit et d’un modèle économique dont elle hérite sans l’avoir choisi.

Questions
Comment en est-on arrivé là ? Qui a laissé se constituer une dette de 800 milliards dans un secteur sous concession depuis 2001 ? Quelle est la responsabilité d’Actis, qui gérait ENEO ? Quelle est celle de l’État camerounais, qui supervisait cette concession ?
Le ministre Eloundou Essomba a révélé que la fraude coûte à la SOCADEL environ 60 milliards FCFA par an. Une opération menée durant trois semaines à Yaoundé et Douala a permis de recenser 3 000 cas de fraude. Mieux encore : un « distributeur privé » a été découvert à Yaoundé, opérant avec 200 compteurs divisionnaires détournés et tirant de ce commerce illicite entre 1,5 et 2 millions FCFA par mois.

Ces chiffres méritent qu’on s’y arrête. Une fraude à ce niveau d’organisation, avec des acteurs aussi visibles, ne se met pas en place du jour au lendemain. Elle suppose du temps, des complicités, une tolérance active ou passive du système de contrôle. Pendant toutes ces années où ENEO opérait sous la surveillance nominale de l’État et de l’ARSEL (l’Agence de Régulation du Secteur de l’Électricité), ce réseau prospérait. La nationalisation ne change pas cette réalité : elle la remet simplement entre les mains d’un acteur, l’État, qui était déjà présent et qui n’a pas empêché le problème de s’installer.

Le passage le plus révélateur de la conférence de presse est peut-être celui sur les impayés des administrations publiques. Le ministre a annoncé que des mesures seront prises « avec le ministère des Finances pour le traitement en priorité des factures d’électricité des entités publiques au même titre que les salaires ». Traduction : les ministères, les établissements publics, les hôpitaux, les mairies ne paient pas leurs factures d’électricité et cela contribue directement à l’hémorragie financière du secteur.
L’État est donc simultanément propriétaire de la SOCADEL, régulateur du secteur, et l’un de ses plus importants débiteurs défaillants. Cette contradiction n’est pas anodine : elle révèle une logique de prédation institutionnelle où le secteur public se finance partiellement en ne payant pas ses prestataires, ici, sa propre entreprise. La promesse de « traiter les factures comme les salaires » est une bonne intention. Elle aurait dû être une évidence depuis des décennies.

Feuille de route
Le plan 2026-2028 présenté par les deux ministres est une feuille de route comptable : augmenter les recettes, diminuer les charges, rétablir l’équilibre financier. Ce sont des objectifs nécessaires. Mais ils ne constituent pas une vision du service public de l’énergie. Où est la politique tarifaire sociale pour les ménages à faibles revenus ? Quelle stratégie pour les zones rurales non connectées ? Quel calendrier pour l’intégration des énergies renouvelables décentralisées ? Quel rôle pour les collectivités territoriales dans la gouvernance locale de l’énergie ?

Le ministre Eloundou Essomba a conclu en affirmant que la SOCADEL marque « le début d’un nouveau chapitre, placé sous le signe de la performance, de la transparence, de la responsabilité et d’un service public de qualité ». Ce sont de belles paroles. En l’état, la SOCADEL est une promesse. Une promesse de 800 milliards de dettes, de 60 milliards perdus chaque année à la fraude, et de cent premiers jours qui ne sont « pas une promesse de solution miracle ». Les Camerounais, surtout ceux qui vivent dans le noir depuis des décennies, attendent d’en voir la lumière.

Tom

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