A la uneENTREPRISEPANORAMA

Cameroun -Nigéria : une coopération sécuritaire qui oublie les peuples qu’elle prétend protéger

Mémorandums, patrouilles mixtes, comités transfrontaliers : la coopération sécuritaire entre Yaoundé et Abuja s’affiche en grande pompe. Mais derrière les discours officiels, les 2 100 km de frontière commune restent un espace de vulnérabilités profondes où les populations locales sont les grandes absentes des agendas.

Un mémorandum d’entente maritime. Un accord de recherche et sauvetage aérien. Des patrouilles mixtes dans le golfe de Guinée. Le Cameroun et le Nigéria ont, ces derniers jours, multiplié les gestes diplomatiques à connotation sécuritaire. Commençons par les chiffres. Deux mille cent kilomètres de frontière terrestre partagée : c’est l’une des plus longues interfaces territoriales du continent africain. Elle traverse des écosystèmes radicalement différents dont le bassin du lac Tchad au nord, les plaines de l’Adamaoua au centre, les forêts équatoriales et le littoral atlantique au sud, et des réalités humaines tout aussi contrastées : agropasteurs peuls et arabes choa dans le Nord, communautés lacustres du Tchad, populations Efik de Bakassi, pêcheurs artisanaux du golfe de Guinée.

Réalités
Les habitants de Bakassi, majoritairement d’ethnie Efik, culturellement et économiquement proches du Nigéria se sont retrouvés citoyens camerounais du jour au lendemain, sans avoir été consultés. Des milliers ont choisi l’exil vers le Nigéria plutôt que de rester sous souveraineté camerounaise. Des mouvements armés de résistance ont émergé, rapidement qualifiés de « bandits » et réprimés. Aujourd’hui encore, la péninsule demeure une zone de tensions latentes, de sous-développement chronique et de présence militaire pesante.

Parler de Bakassi comme d’un succès de la coopération bilatérale sans mentionner ce que les Bakassiens ont payé pour cette paix, c’est raconter l’histoire des États sans raconter celle des peuples. Le cœur de l’actualité, la signature d’un mémorandum d’entente pour la sécurisation de la façade maritime est paradoxalement le point le moins développé de l’article. On sait qu’il a été signé. On sait qu’il concerne la coopération maritime entre les deux pays. On ne sait rien de son contenu : quels engagements ? Quel financement ? Quelle gouvernance ? Dans le contexte de quelle menace précise ?

Le golfe de Guinée est, depuis plusieurs années, la zone de piraterie maritime la plus dangereuse du monde selon l’Organisation maritime internationale. Les attaques affectent non seulement les navires commerciaux mais aussi les communautés de pêcheurs artisanaux : prise d’otages, pillage de matériel, destruction d’embarcations. Ce sont ces populations qui méritent d’être au centre du récit. Elles n’y apparaissent pas.

Il faut poser la question de fond : à qui profite la coopération sécuritaire entre le Cameroun et le Nigéria ? La réponse honnête est : d’abord aux deux appareils d’État, à leurs armées, à leurs institutions sécuritaires, à leurs diplomaties. Ces entités gagnent en légitimité, en financement, en visibilité internationale. Les mémorandums se signent en grande pompe, les communiqués se diffusent dans la presse officielle, les photos de patrouilles mixtes circulent.

Pendant ce temps, dans les villages frontaliers de Mayo-Tsanaga ou du Logone-et-Chari, les habitants continuent de naviguer entre les exactions des groupes armés, les opérations militaires qui ne distinguent pas toujours combattants et civils, la fermeture périodique des marchés frontaliers qui étranglent leurs économies et la méfiance persistante envers des États dont ils ne voient les représentants qu’en uniforme.

La coopération sécuritaire Cameroun-Nigéria est une nécessité géopolitique réelle. Elle n’est pas suffisante. Et elle ne sera jamais suffisante tant qu’elle sera pensée exclusivement par et pour les États, sans intégrer les communautés frontalières comme actrices de leur propre sécurité. La frontière n’est pas qu’une ligne sur une carte. C’est un espace de vie, de commerce, d’identité et de survie pour des millions de personnes. Jusqu’à présent, elles sont absentes des communiqués comme des politiques.

Tom

Articles similaires

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Bouton retour en haut de la page