Justice fiscale en Afrique : l’urgence de reprendre le stylo
L’Afrique ploie l’échine sous le coup de l’évasion et l’érosion fiscale. Les flux financiers illicites qui y sont rattachés empêchent la mobilisation de ressources financières suffisantes pour le développement. La faute, soutiennent les experts, tient des architectures financières et fiscales mondiales qui maintiennent le statut quo en Afrique.

La justice fiscale commence par les mots. Qui écrit le dictionnaire de nos impôts dicte ensuite qui paie, qui bénéficie et qui reste exclu. Ce constat, tiré d’un discours exigeant de Lyla Latif, spécialiste de la fiscalité mondiale et de la gouvernance technologique, force à repenser l’architecture fiscale et financière mondiale non comme une question technique neutre mais comme un enjeu de pouvoir et de décolonisation. Notamment dans un contexte africain où l’optimisation des ressources internes s’affiche en priorité mais les Etats peinent à tirer bénéfice de l’activité économique dans leurs frontières. Là-dessus, Lyla Latif se veut claire: Le langage n’est pas neutre. Il porte l’empreinte des empires qui ont institué des règles conçues pour extraire plutôt que redistribuer. Interroger le vocabulaire fiscal, c’est révéler des continuités coloniales cachées. Il véhicule des présupposés historiques et idéologiques. Comprendre d’où viennent ces mots, qui les a pensés et avec quelle intention permet de défaire les cadres qui naturalisent l’extraction des ressources et la minoration de la valeur créée localement. La justice fiscale ne concerne pas seulement les chiffres. Elle concerne le pouvoir. Elle concerne qui écrit les règles, qui bénéficie et qui et laissé de côté” soutient l’experte.
Ce discours engageant est tenu le 15 juin 2026 au Kenya, devant un parterre d’hommes de médias et d’acteurs de la société civile d’Afrique. Ces derniers, sous la houlette de Tax justice network Africa (TJNA), affûtent leurs armes pour une vigie plus accrue et pertinente de la mécanique fiscale dans leurs pays respectifs et sur le continent noir. Le contexte l’impose ; il presse et nourrit les ambitions de l’Académie internationale de justice fiscale portée par TJNA. Les Etats africains regorgent de ressources naturelles qui alimentent le commerce mondial mais n’en tirent pas les bénéfices suffisants pour leur développement. Résultat ; un recours progressif à l’endettement comme voie de mobilisation des ressources. Le Cameroun n’échappe pas à cette réalité. Malgré un ration PIB de 44% selon la Caisse autonome d’amortissement (ce qui inférieur au seuil communautaire de 70% du PIB), le service de la dette capte une part substantielle des recettes publiques (37%). Ce qui a pour effet de réduire davantage les capacités de l’Etat à fournir des services sociaux essentiels aux populations à l’instar de la santé, l’éducation, les infrastructures, l’eau, l’électricité, l’Internet, la protection sociale. Là se fonde l’urgence. “L’architecture financière internationale n’est pas seulement à réformer, elle est à repenser radicalement. Les instruments, institutions et règles hérités (banques, conventions, mécanismes de dette et d’échange) ont été modelés pour servir des intérêts externes. Penser une alternative décolonisée, c’est imaginer des lois, des principes et des voies de transfert monétaire qui répondent aux réalités africaines, reconnaissent les modes d’échange locaux, entre autres”, martèle Lyla Latif.
Un point qui trouve écho dans le discours de Amine Kamel, expert de TJNA. Lequel y établit un lien avec la fraude des multinationales. Ces dernières, apprend-on se sont rompues à l’art d’exploiter les failles des systèmes nationaux et internationaux pour faire exporter illicitement la richesse de l’Afrique vers des paradis fiscaux. Le manque-à-gagner est colossal. Entre 1970 et 2008, les stocks des flux financiers illicites à partir de l’Afrique se sont chiffrés autour de 854 milliards de dollars américains. Montant qui aurait suffi à payer la dette extérieure du continent et retirer un surplus de 600 milliards de dollars américains pour réduire la pauvreté et stimuler la croissance économique, révèle Tax Justice Network Africa dans son indice d’opacité financière d’octobre 2011. Pour le Cameroun, les pertes se chiffrent à 1,06 milliard de dollars sous forme de bénéfices transférés et 362 millions de dollars d’impôts perdus. « On doit limiter cette sortie d’argent pour ne plus aller mendier chez les institutions financières internationales et revenir toujours dans le même cycle vicieux. Ce système, il permet de drainer les ressources de l’Afrique pour profiter ensuite aux pays développés. La fiscalité n’est pas technique, elle est politique », martèle l’expert de TNJA.
La mobilisation des ressources intérieures au Cameroun, comme dans beaucoup d’autres Etats africains, se butent à de nombreuses mesures propres à ces gouvernements. Notamment des allègements fiscaux comme mesure principale d’incitation à l’investissement étranger. En d’autres mots, faire payer moins d’impôts à des structures qui elles « au départ, ne se sont mêmes pas installées en Afrique à cause des incitations fiscales », apprécie Amine Kamel. Mais face à tout cela, l’apogée de l’intelligence artificielle vient arrondir les angles de la problématique de la fiscalité en Afrique.
Louise Nsana



