
Le journaliste économique et acteur de la société civile camerounaise mesure le poids des pertes dues à ce phénomène au Cameroun. Ce d’autant plus que la situation se dégrade au fil des années, non obstat les mesures prises par le gouvernement pour contenir la fuite des capitaux vers les paradis fiscaux.

En matière de flux financiers illicites en Afrique, quels sont les canaux de sortie d’agent du Cameroun ?
Il faut effectivement commencer par requalifier le concept, car c’est là que se joue toute la compréhension du phénomène. Quand on parle de flux financiers illicites, l’imaginaire collectif retient presque exclusivement l’argent volé, détourné, issu de la corruption ou des trafics. Or l’« illicite » ne renvoie pas seulement à l’illégalité de l’origine : il renvoie aussi à l’illégitimité de la sortie. Une grande partie de ces flux est parfaitement légale au regard de la lettre du droit, mais elle est profondément illégitime parce qu’elle prive le Cameroun, comme les autres pays victimes, des ressources domestiques dont il a besoin pour financer les aspirations de développement de sa population. La frontière pertinente n’est donc pas légale/illégale, mais légitime/illégitime.
À partir de là, on peut distinguer trois grandes familles de canaux. La première, et la plus commentée, est criminelle : corruption, contrebande, trafics l’exportation d’or hors circuits officiels en est l’illustration la plus récente avec en aval le blanchiment qui réinjecte ces capitaux dans l’économie formelle. La deuxième est commerciale et intra-firme : c’est le cœur du problème, mais le moins visible. Elle passe par la manipulation des prix de transfert entre filiales d’un même groupe, la fausse facturation commerciale (sous-évaluation des exportations, surévaluation des importations), le surendettement intra-groupe, les redevances et frais de gestion gonflés versés à des entités situées dans des juridictions à faible imposition, et le « treaty shopping » qui exploite des conventions fiscales bilatérales aujourd’hui inadaptées. La troisième est proprement fiscale : optimisation agressive des multinationales et dépenses fiscales mal ciblées qui érodent la base imposable.
Ces canaux ne sont pas théoriques au Cameroun. Le législateur lui-même les reconnaît implicitement : la loi de finances 2025 a rendu non déductibles les charges versées vers des paradis fiscaux et a supprimé la déductibilité des honoraires comptables et fiscaux payés à des prestataires hors zone CEMAC, précisément parce que ces transactions de services transfrontalières servent couramment à transférer des bénéfices et à réduire l’impôt dû au Cameroun. C’est un aveu, en creux, de l’existence du canal.
Quant à l’ampleur, le rapport sur l’État de la justice fiscale dans le monde 2025 estime que le Cameroun perd jusqu’à 1,06 milliard de dollars en transfert de bénéfices et jusqu’à 362 millions de dollars d’impôts associés soit plus de 84 % du budget de la santé publique. Et ce chiffre n’est qu’une partie de l’iceberg : à l’échelle mondiale, ce sont 1 700 milliards de dollars de recettes fiscales que les pays ont perdus sur six ans du fait de l’abus fiscal des entreprises. La trajectoire camerounaise, du reste, est inquiétante : l’édition 2020 chiffrait la perte à 114,5 millions de dollars, soit 63,2 milliards de FCFA
; l’édition 2021 l’évaluait déjà à 167 milliards de FCFA, pour 873 millions de dollars de bénéfices transférés, soit 0,8 % du PIB. Le phénomène ne se résorbe pas : il s’amplifie.
Jusqu’où va le manque-à gagner pour le Cameroun ?
Le chiffre du rapport 2025 de l’état de la justice fiscale dans le monde, par exemple, estime que sur la période de 2019 à 2024, le Cameroun a perdu jusqu’à 1,06 milliard de dollars sous forme de bénéfices transférés et 362 millions de dollars d’impôts perdus, l’équivalent de plus de 84 % du budget de la santé est le point de départ, pas le point d’arrivée. Il faut insister là-dessus : c’est un plancher, pas un plafond. Les méthodologies retenues sont volontairement prudentes, et la recherche académique sur laquelle s’appuie ce type d’estimation reconnaît que les pertes indirectes peuvent être plusieurs fois supérieures aux pertes directes mesurées.
Ce chiffre ne capture en effet qu’une partie du problème. Il ne prend pas en compte les fuites liées à la fausse facturation commerciale, qui transitent par les circuits douaniers et restent largement invisibles dans les statistiques classiques. Il ne capture pas non plus l’optimisation fiscale agressive des multinationales lorsqu’elle reste dans les limites formelles du droit, ni les crédits d’impôt et abattements consentis dans le cadre d’accords fiscaux bilatéraux conçus à une époque et dans un rapport de forces qui ne correspondent plus aux réalités du pays. Il ignore enfin les revenus générés par les trafics criminels et recyclés par le blanchiment, dont l’affaire aurifère donne aujourd’hui une mesure spectaculaire.
Il faut y ajouter un manque à gagner que l’État s’inflige lui- même : les dépenses fiscales. Pour l’année 2022 seule, les exonérations et « cadeaux fiscaux » ont coûté au Trésor camerounais 490,8 milliards de FCFA, un montant supérieur à celui de nombreux budgets sectoriels. Une partie de ces incitations est inefficace, mal ciblée ou source de distorsions de concurrence ce qui signifie que le pays renonce volontairement à des recettes sans toujours obtenir l’investissement qu’il escomptait en retour. Quand on agrège tout cela transfert de bénéfices, fausse facturation, optimisation agressive, dépenses fiscales mal calibrées, et fuites aurifères et criminelles l’ordre de grandeur cumulé dépasse très largement les 362 millions de dollars du chiffre vedette. Et le coût d’opportunité est vertigineux dans un contexte où le Cameroun affiche un taux de pression fiscale de seulement 13,6 % du PIB en 2024, contre une moyenne africaine de l’ordre de 17,2 %, où les recettes pétrolières déclinent structurellement et où la balance commerciale se dégrade. Chaque dollar qui s’évade est un dollar de moins pour la santé, l’éducation, l’adaptation au changement climatique — et un dollar de plus à emprunter, avec son service de la dette. Le manque à gagner, ce n’est donc pas seulement une recette perdue : c’est une dette contractée à sa place.
Quelle appréciation globale faites-vous du système fiscal camerounais ? Va-t-on vers plus de justice et d’équité ?
Comme dans beaucoup de pays africains, les réformes fiscales camerounaises ont été largement guidées par une logique de rendement : aller chercher les niches, élargir l’assiette fiscale, augmenter la pression fiscale. C’est une logique de caisse, pas une logique d’équité. Et quand on regarde la structure des recettes, le diagnostic est sans appel : ce sont les impôts indirects et les taxes sur la consommation qui constituent l’ossature du système. D’où ce paradoxe qu’il faut absolument déconstruire : on entend dire que « les Camerounais ne paient pas d’impôts ». C’est faux. Ils ne se présentent tout simplement pas tous devant un guichet des impôts mais la TVA, les droits d’accise et les multiples taxes sur la consommation pèsent lourdement sur le pouvoir d’achat des ménages, y compris ceux du secteur informel, qui paient l’impôt sans le savoir à chaque achat.
La meilleure preuve de l’iniquité du système, c’est la faiblesse de la contribution directe des personnes : les particuliers ne représentent que 7 % des recettes fiscales intérieures au Cameroun, contre 17 % dans les pays de niveau de développement comparable et 24 % dans les pays de l’OCDE. Et cette part repose pour l’essentiel sur le prélèvement à la source des salariés, et non sur la taxation du capital, du patrimoine ou des hauts revenus. L’État peine toujours à taxer correctement les personnes fortunées, comme à endiguer l’évasion fiscale par le transfert de bénéfices des multinationales. Résultat, l’OCDE elle-même constate que le système fiscal camerounais réduit relativement peu les inégalités. Un système qui prélève beaucoup sur la consommation et peu sur la richesse n’est pas, par construction, juste.
Sur le volet international, l’essentiel des réformes a été mené avec l’expertise et les outils de l’OCDE prix de transfert, échange de renseignements sur demande, appelé à devenir opérationnel d’ici septembre 2026. C’est utile, et il faut le reconnaître. Mais rappelons une vérité dérangeante : l’OCDE n’a pas réglé le problème de l’évasion fiscale chez elle, dans les pays développés où les moyens administratifs sont pourtant largement supérieurs. Ses solutions sont d’une complexité redoutable, faites de règles qui se chevauchent, de seuils, d’exceptions et de dispositions parfois contradictoires, élaborées dans des enceintes où les pays africains n’ont eu, historiquement, qu’une voix marginale. Pour une administration aux ressources contraintes, cette complexité n’est pas neutre : elle se paie en capacité de contrôle.
Il y a donc eu de réels efforts de digitalisation, évaluation TADAT, mesures anti-paradis fiscaux de la loi de finances, objectif de relèvement progressif de la pression fiscale mais le cœur du problème n’a pas été résolu. C’est précisément pour cela que nous encourageons le Cameroun à soutenir activement la négociation, sous l’égide des Nations unies, d’une convention plus juste et plus équitable. Cette Convention-cadre sur la coopération fiscale internationale est entrée dans sa phase de fond: la quatrième session du Comité intergouvernemental de négociation s’est tenue à New York du 2 au 13 février 2026, avec des sessions prévues trois fois par an jusqu’en 2027 pour aboutir à un texte final et deux protocoles, l’un sur la taxation des services transfrontaliers à l’ère du numérique, l’autre sur la prévention et le règlement des différends. Le Groupe africain et l’ATAF y défendent des positions décisives pour le Cameroun: la taxation à la source, là où l’activité économique réelle a lieu, la taxation des personnes très fortunées et la lutte contre les flux financiers illicites. Aligner le Cameroun sur ces positions, c’est défendre directement sa souveraineté fiscale et sa capacité à mobiliser ses propres ressources.
Que vous inspire le scandale autour de l’exportation de l’or du Cameroun, en lien avec la gouvernance du secteur extractif?
Disons les choses telles qu’elles sont : l’affaire prend l’ampleur qu’elle a aussi parce qu’elle s’inscrit dans un contexte politique de défiance vis-à-vis de l’État. Mais il faut séparer le bruit de l’opinion du fond du dossier. Le constat d’exportations d’or non enregistrées, révélé par les données miroir c’est-à-dire l’écart entre ce que le Cameroun déclare exporter et ce que ses partenaires déclarent importer n’est ni nouveau, ni proprement camerounais. C’est la signature statistique classique d’un système d’exportation parallèle, et elle apparaît partout où il est difficile de relier les zones de production aux centres de supervision et de contrôle.
Les chiffres, eux, sont vertigineux. Selon les données de la Sonamines, 44 tonnes d’or ont été tracées à Dubaï comme provenant du Cameroun entre 2021 et 2025, alors que les exportations officiellement déclarées sur la même période ne totalisent que 148 kilogrammes pour une valeur évaluée à 3,4 milliards de dollars. Et l’écart se creuse au lieu de se résorber : en 2025, le Cameroun n’a officiellement exporté aucun gramme d’or, tandis que 8,4 tonnes ont été réceptionnées à Dubaï en provenance du pays ; en 2024, 3,8 kilogrammes étaient déclarés contre 12,2 tonnes enregistrées côté émirati. Le rapport ITIE 2023, présenté à Yaoundé en décembre 2025, confirme la mécanique : 15,2 tonnes d’or ont quitté le territoire en 2023 sans figurer dans les données officielles, plus de 90 % à destination des Émirats, alors que les douanes n’enregistraient que 22,3 kilogrammes pour des pertes fiscales potentielles d’environ 165 milliards de FCFA. Et ce n’est pas faute d’avoir été averti : la Sonamines avait alerté les autorités dès 2022, après un rapport d’Interpol consacré aux réseaux clandestins de commercialisation.
Il est clair que c’est le fait d’une gouvernance extractive qui a de réels défis : une chaîne de valeur peu intégrée, une production largement artisanale, vendue en espèces, puis réinjectée dans des circuits difficiles à tracer, et des corridors régionaux qui facilitent la circulation hors radar. Mais, c’est le point essentiel le trafic d’or non enregistré est un problème mondial, pas une simple défaillance nationale. Il a une demande et une destination : les Émirats apparaissent comme la principale plateforme de réception de cet or et, plus largement, comme un hub de blanchiment. Or, on ne démantèle pas un circuit transnational du seul côté de l’offre. Cela exige une coordination beaucoup plus proactive entre les autorités du pays producteur et celles des juridictions de destination, dont l’opacité financière constitue le maillon permettant au système de fonctionner.
Le Cameroun fait sa part : la Sonamines a lancé en 2025 une stratégie de formalisation de la filière reposant sur la maîtrise des circuits d’achat, une plateforme numérique sécurisée de traçabilité en temps réel et une veille sur les marchés internationaux, et une mission de contrôle de mars 2026 a débouché sur le démantèlement de sites illégaux. C’est nécessaire mais insuffisant si la coopération internationale ne suit pas. Au fond, c’est exactement le même combat que celui de la justice fiscale : nous avons tous à y gagner une fiscalité, locale comme globale, qui fonctionne, et davantage de moyens pour financer le développement et l’adaptation au changement climatique. L’or qui s’évade vers Dubaï et les bénéfices qui s’évaporent vers les paradis fiscaux sont les deux visages d’une même hémorragie.
Propos recueillis par Louise Nsana



