La France refuse de changer son logiciel

Après le général François Lecointre, qui avait évoqué en 2024 l’idée d’une « recolonisation » de l’Afrique francophone, c’est récemment le général Christophe Gomart, membre du parti Les Républicains, qui a affirmé que, « quand le Sahel vacille, c’est la France qui vacille ».

Une telle formule laisse entendre que l’avenir de la France est intimement lié au maintien de son influence sur ses anciennes colonies, comme si celles-ci constituaient encore une chasse gardée. Pour mémoire, le Congo était considéré de 1885 à 1908 comme la propriété privée du roi belge Léopold II. Percevoir l’Afrique dite francophone comme la chasse gardée de la France ne peut que choquer de nombreux Africains. Non, l’Afrique n’est pas un espace sur lequel Paris disposerait d’un droit particulier. Les peuples africains sont pleinement souverains. Leurs choix de politique étrangère n’ont pas besoin de recevoir l’approbation de l’ancienne puissance coloniale.
Les déclarations des deux généraux français donnent le sentiment que la France peine à accepter la recomposition géopolitique en cours sur le continent africain. Les pays de l’Alliance des États du Sahel (AES) revendiquent désormais le droit de choisir librement leurs partenaires et leur modèle de développement. Cette aspiration à la souveraineté est souvent interprétée, à Paris, comme une remise en cause insupportable de son influence historique.
Le plus étonnant est que cette attitude semble être devenue une constante. Chaque fois qu’un dirigeant africain tente de s’émanciper de la tutelle française, il se retrouve confronté à des campagnes de dénigrement, à des pressions diplomatiques ou à diverses formes d’isolement.
Avant les dirigeants actuels du Mali, du Burkina Faso ou du Niger, Sékou Touré en fit l’expérience. Le 28 septembre 1958, le peuple guinéen répondit « non » au projet de Communauté française proposé par le général de Gaulle. Ce choix souverain fut immédiatement sanctionné. La France retira brutalement son administration, emporta une grande partie du matériel public et rompit toute coopération. Il y eut en outre des opérations clandestines destinées à déstabiliser le nouveau régime guinéen, notamment par l’introduction de faux billets et le soutien à des opposants résidant au Sénégal, en Côte d’Ivoire ou en France. Cette histoire nourrit encore aujourd’hui une profonde méfiance dans plusieurs pays africains.
La déstabilisation, les interventions indirectes, le soutien à certains acteurs politiques ou militaires et le maintien d’une influence économique apparaissent, pour de nombreux observateurs africains, comme les instruments privilégiés de cette politique. Cette perception existe et explique en grande partie le rejet actuel de la présence française dans plusieurs États africains.
Ce qui frappe également est l’incapacité apparente de la France à renouveler son regard sur l’Afrique. Au lieu d’accepter sereinement l’émancipation de ses anciens territoires, certains responsables semblent considérer toute volonté d’indépendance comme une menace.
Cette difficulté à changer de logiciel est d’autant plus surprenante que d’autres pays européens ont appris à construire leur prospérité sans dépendre de leurs anciennes colonies. L’Allemagne, par exemple, entretient aujourd’hui des relations économiques importantes avec l’Afrique sans disposer d’un espace d’influence comparable à celui que la France cherche parfois à préserver.
Pourquoi la France paraît-elle avoir tant de mal à imaginer son avenir indépendamment de son ancienne sphère coloniale ? Pourquoi cette obsession de conserver une influence politique, militaire et monétaire sur des États désormais souverains ?
Peut-être faut-il chercher une partie de la réponse dans les analyses de la sociologue Monique Pinçon-Charlot. Dans « La Violence des riches. Chronique d’une immense casse sociale » (Paris, La Découverte, 2014), elle explique que l’État français est progressivement passé d’un État au service de l’intérêt général à un État largement influencé par les intérêts des plus grandes fortunes. Elle précise que « les milliards de Bernard Arnault ne sont pas mérités », dénonçant les mécanismes de concentration des richesses et du pouvoir économique. On pourrait dire la même chose de Vincent Bolloré qui est un ami de Nicolas Sarkozy. Sans établir un lien direct avec la politique africaine de la France, cette critique nourrit une réflexion sur les intérêts économiques susceptibles d’influencer certaines orientations diplomatiques.
Les propos tenus en novembre 2019 par le chanteur malien Salif Keïta s’inscrivent dans ce climat de défiance. Il déclarait alors que « la France est un pays esclavagiste » et accusait Paris de n’avoir jamais libéré les colonies et de les torturer d’une autre manière. Il allait même jusqu’à attribuer à la France une responsabilité dans les attaques terroristes au Sahel. Ces accusations illustrent le niveau de rupture atteint dans une partie de l’opinion publique africaine.
Le discours prononcé par le Premier ministre malien Abdoulaye Maïga devant l’Assemblée générale des Nations unies, le 24 septembre 2022, allait dans le même sens. Il accusait les autorités françaises d’avoir « renié les valeurs morales universelles et trahi le lourd héritage humaniste des philosophes des Lumières ». Cette formule résumait le profond désenchantement d’une partie des dirigeants africains à l’égard de la politique française.
Comment expliquer qu’un pays qui affirme défendre les droits de l’homme soit perçu, par une partie de ses anciens partenaires, comme un acteur cherchant à préserver coûte que coûte son influence ? Comment convaincre lorsque les discours sur l’amitié sont contredits par des pratiques jugées paternalistes ou interventionnistes ?
L’Afrique d’aujourd’hui n’est plus celle des années 1960. Une nouvelle génération revendique davantage de souveraineté politique, économique et culturelle. Les références à Sylvanus Olympio, Patrice Lumumba, Um Nyobè ou Thomas Sankara continuent d’alimenter un imaginaire panafricain fondé sur l’indépendance véritable et la maîtrise des ressources nationales.
Le temps est venu de bâtir des relations internationales fondées sur le respect mutuel, l’égalité entre les États et la liberté de choisir ses partenaires. Si la France souhaite renouer durablement avec le continent, ce ne sont sans doute ni les déclarations de généraux ni les nostalgies impériales qui y parviendront, mais une remise en question profonde de son rapport à l’Afrique.
Le continent africain, quant à lui, semble de plus en plus déterminé à écrire lui-même son avenir. Et cette aspiration, qu’on l’approuve ou qu’on la critique, constitue probablement l’un des faits politiques majeurs du XXIᵉ siècle.
La France a toujours déclaré qu’elle ne tirait aucun profit de l’Afrique et qu’elle y perdait au contraire beaucoup d’argent. Alors, pourquoi s’accroche-t-elle aux pays du Sahel qu’elle traite de pauvres ? Pourquoi les dénigre-t-elle constamment ? Pourquoi veut-elle leur destruction par tous les moyens ? Et comment peut-on agir de la sorte et se dire civilisé ? Les Africains n’ont-ils pas droit à la vie ?
Jean-Claude Djéréké



