La finance sort de son entre-soi
À Cape Town, la COSUMAF a défendu une conviction simple : sans culture financière populaire, l’Afrique centrale continuera de regarder passer l’épargne qu’elle pourrait transformer en moteur de sa croissance.

Pendant longtemps, en Afrique centrale, le mot « Bourse » provoquait à peu près la même réaction qu’une conversation sur la physique quantique au marché Mokolo : un mélange de curiosité polie, de méfiance instinctive et de fuite stratégique vers des sujets plus familiers. Les actions, obligations et introductions en Bourse semblaient appartenir à une planète financière lointaine, réservée aux banquiers en costume sombre et aux initiés capables de déchiffrer des graphiques incompréhensibles avant le premier café du matin. C’est précisément cette distance que la Commission de surveillance du marché financier de l’Afrique centrale (COSUMAF) entend réduire.
Réunie au Cap, à l’occasion du premier Symposium africain du Réseau international d’éducation financière de l’OCDE, l’institution communautaire est venue défendre une idée presque révolutionnaire sous les tropiques financiers : un marché de capitaux ne se construit pas seulement avec des règlements, des plateformes numériques et des prospectus de plusieurs centaines de pages. Il se construit aussi avec des citoyens capables de comprendre ce qu’ils achètent, ce qu’ils financent et les risques qu’ils prennent.
Car la réalité est brutale. Dans l’espace CEMAC, la finance populaire s’appelle encore essentiellement tontine, microfinance ou portefeuille mobile. Le téléphone portable est devenu un banquier de poche bien avant que la Bourse ne devienne un sujet de conversation familiale. « L’éducation financière est la première infrastructure d’un marché financier », a rappelé la délégation de la COSUMAF devant les experts réunis au Radisson Collection Waterfront de Cape Town.
L’observation fait largement consensus parmi les spécialistes. Pour l’économiste camerounais Louis-Marie Kakdeu, spécialiste des questions de financement du développement, « aucun marché financier ne peut atteindre une masse critique si les ménages considèrent encore les placements boursiers comme des instruments réservés aux élites urbaines ou aux grandes fortunes ».
Autrement dit, impossible d’espérer voir les entreprises de la région lever massivement des capitaux si le grand public continue de croire qu’une obligation est un document administratif à faire légaliser à la sous-préfecture. La COSUMAF a donc choisi la pédagogie comme arme de conquête massive. Le régulateur communautaire a multiplié les initiatives ces dernières années : olympiades du marché financier destinées aux lycéens, webinaires ouverts au grand public, capsules pédagogiques diffusées sur internet, documentaires de vulgarisation ou encore Journée de l’Émetteur destinée à rapprocher entreprises et investisseurs.
L’objectif est clair : démystifier.
Expliquer qu’une action n’est pas un ticket de loterie sophistiqué. Qu’un marché financier n’est pas un casino climatisé. Et qu’investir ne signifie pas forcément disposer d’un patrimoine équivalent au budget annuel d’un ministère.
Cette stratégie repose sur une segmentation minutieuse des publics. Universités, mutuelles, syndicats, associations professionnelles, PME, administrations ou grand public : chacun possède désormais ses propres outils et ses propres canaux d’information.
La méthode tranche avec une vieille tradition institutionnelle consistant à communiquer uniquement entre experts convaincus parlant à d’autres experts convaincus. « La finance utilise souvent un langage qui exclut plus qu’il n’informe », observe l’analyste financier gabonais Hermann Kamonomono. « Lorsque vous remplacez le jargon par des exemples concrets, les citoyens comprennent rapidement qu’ils sont eux aussi des acteurs potentiels du marché. »
Les premiers résultats semblent encourageants.
Selon la COSUMAF, les investisseurs particuliers participent davantage aux opérations financières organisées dans la sous-région et s’intéressent davantage à la qualité des informations publiées par les entreprises ainsi qu’à la protection de leurs droits. Une évolution loin d’être anecdotique. Car derrière les brochures pédagogiques et les vidéos explicatives se cache un enjeu économique considérable : permettre aux entreprises de la CEMAC de diversifier leurs sources de financement.
Aujourd’hui encore, l’économie sous régionale demeure massivement dépendante du crédit bancaire. Une situation qui limite souvent les capacités de financement des entreprises, notamment des PME, confrontées à des garanties parfois difficiles à fournir et à des coûts du crédit élevé. Le marché financier apparaît alors comme une voie complémentaire, capable de mobiliser une épargne régionale encore largement sous-utilisée.
Pour les autorités communautaires, la question relève désormais presque de la souveraineté économique. Chaque franc CFA investi dans une entreprise locale via le marché financier est potentiellement un franc qui échappe à la dépendance aux financements extérieurs ou aux fluctuations des marchés internationaux. L’éducation financière cesse alors d’être un simple programme de sensibilisation pour devenir un outil stratégique de politique économique.
La bataille sera néanmoins longue
Construire une culture boursière demande du temps, de la confiance et quelques succès visibles capables de convaincre les plus sceptiques. Les marchés financiers vivent autant de chiffres que de récits collectifs. Mais au Cap, la COSUMAF semble avoir choisi son camp : celui de la démocratisation financière.
Et peut-être qu’un jour, dans les cafés de Bangui, de Douala ou de Libreville, on débattra autant des performances d’une introduction en Bourse que des résultats du championnat de football européen. Ce jour-là, l’éducation financière aura probablement gagné son pari.
Bobo Ousmanou
La Bourse cherche son peuple
Il existe en Afrique centrale un étrange paradoxe. L’argent circule partout, sauf là où il pourrait produire davantage de richesse. Il dort dans les tiroirs, se cache sous les matelas, s’immobilise dans la pierre, se disperse dans des tontines ou s’évapore dans la consommation immédiate. Pendant ce temps, les entreprises cherchent des financements, les États recherchent des capitaux pour leurs infrastructures et les PME peinent à franchir le plafond de verre de la croissance.
Entre l’épargne et l’investissement, le pont n’existe pas encore vraiment. C’est précisément ce vide que tente de combler le marché financier d’Afrique centrale. Non sans difficulté. Car la Bourse, dans l’imaginaire collectif régional, demeure un objet lointain, presque exotique, réservé à une poignée d’initiés en costume sombre parlant un langage inaccessible.
Actions, obligations, capitalisation, émissions de titres : pour beaucoup, ces mots appartiennent davantage aux salles de marché de Londres ou de Johannesburg qu’aux réalités de Douala, Libreville, N’Djamena ou Bangui. Car l’enjeu n’est pas financier. Il est politique, économique et presque civilisationnel. Une sous- région incapable de transformer son épargne en investissement productif confie mécaniquement son développement aux autres. Aux banques étrangères, aux bailleurs internationaux, aux investisseurs venus d’ailleurs. Elle exporte sa souveraineté financière comme elle exporte parfois ses matières premières : brute, sans valeur ajoutée.
La véritable révolution n’est donc pas l’ouverture d’une nouvelle ligne de cotation ou la création d’un produit financier sophistiqué. Elle commence dans une salle de classe. Lorsqu’un lycéen découvre ce qu’est une action. Lorsqu’une étudiante comprend qu’elle peut devenir investisseuse. Lorsqu’un petit épargnant réalise qu’il possède des droits face aux émetteurs et aux intermédiaires financiers.
La démocratie économique commence toujours par la pédagogie. C’est probablement la leçon la plus intéressante de la stratégie engagée aujourd’hui par le régulateur communautaire : avant de construire un marché financier, il faut construire une culture financière. On ne démocratise pas la Bourse par décret. On ne crée pas des investisseurs par circulaire administrative. On ne fabrique pas la confiance par communiqué officiel. La confiance se construit, patiemment, par l’information, la transparence et l’éducation.
L’Afrique centrale découvre ainsi une vérité vieille comme les marchés eux-mêmes : la finance n’est pas seulement une affaire de capitaux. Elle est d’abord une affaire de citoyens. La Bourse cherche son peuple. Et peut-être, finalement, est-ce le peuple qui cherche encore sa Bourse.
Conquérir les jeunes avant les investisseurs…
La nouvelle bataille de la COSUMAF
Le régulateur s’attaque au problème par la racine : si les investisseurs ne viennent pas spontanément à la Bourse, autant commencer par les recruter sur les bancs de l’école.
Pendant longtemps, les marchés financiers d’Afrique centrale ont souffert d’un problème de visibilité. Les introductions en Bourse faisaient moins parler qu’un derby de football local et le mot « obligation » évoquait davantage les devoirs de mathématiques que les titres de créance.
La scène a de quoi surprendre. Dans plusieurs capitales de la CEMAC, des lycéens débattent désormais de capitalisation boursière, de diversification des portefeuilles ou d’introduction en Bourse avec un sérieux qui ferait parfois rougir certains adultes devant leur relevé bancaire. Non, il ne s’agit pas d’une expérience pédagogique sortie d’une série télévisée scandinave sur la finance responsable, mais bien d’une initiative portée par le régulateur communautaire.
Présentée récemment au symposium africain du Réseau international d’éducation financière de l’OCDE organisé à Cape Town, cette stratégie repose sur une conviction simple : les investisseurs de demain se forment aujourd’hui, bien avant la signature du premier contrat de travail ou l’ouverture du premier compte-titres.
Le symbole le plus visible de cette offensive éducative porte un nom presque olympique : les Olympiades du Marché Financier. Dans les six pays de la CEMAC, des élèves du secondaire s’affrontent autour de questions financières, découvrent les mécanismes des marchés et apprennent que le rendement ne désigne pas uniquement la production d’un champ de manioc particulièrement généreux.
Selon des responsables internes de la COSUMAF, l’objectif n’est pas de transformer les lycéens en traders précoces ni de voir fleurir des clubs spéculatifs dans les cours de récréation. Il s’agit plutôt d’installer des réflexes d’épargne, de familiariser les jeunes avec les instruments financiers et de leur faire comprendre que financer une entreprise locale peut aussi passer par les marchés de capitaux.
Le pari est loin d’être anodin. En Afrique centrale, l’épargne reste largement dominée par les circuits informels, la tontine demeurant souvent plus familière que l’action cotée. Entre la réunion familiale du dimanche et le prospectus d’émission obligataire, le choix est généralement vite fait. La COSUMAF tente donc de construire un pont entre ces deux univers plutôt que d’opposer tradition financière et modernité boursière.
La stratégie se poursuit ensuite dans les universités grâce aux conférences, aux partenariats académiques et aux rencontres avec les professionnels du secteur. L’institution communautaire multiplie également les campagnes numériques, consciente que la pédagogie financière du XXIe siècle ne peut plus se limiter aux brochures imprimées et aux séminaires en salle climatisée.
Car le régulateur a intégré une réalité devenue incontournable : la jeunesse s’informe désormais davantage sur son smartphone que dans les colonnes économiques des journaux. Pour espérer parler d’investissement, encore faut-il parler le langage des plateformes numériques, des formats courts et des contenus interactifs.
Le défi reste considérable. Dans plusieurs pays de la sous-région, les notions d’actionnariat populaire, de placement collectif ou de fonds d’investissement demeurent éloignées des préoccupations immédiates des ménages. L’urgence du quotidien laisse rarement beaucoup de place aux arbitrages patrimoniaux sophistiqués.
Mais c’est précisément cette distance que la COSUMAF cherche à réduire. Derrière les quiz financiers, les webinaires et les compétitions scolaires se dessine en réalité une ambition plus vaste : créer progressivement une base d’investisseurs locaux capables d’accompagner le financement des entreprises régionales, des infrastructures communautaires et de la transformation économique de l’Afrique centrale.
Car un marché financier sans investisseurs domestiques ressemble souvent à un stade flambant neuf sans supporters dans les tribunes : l’infrastructure existe, le terrain est prêt, mais il manque encore le public pour donner vie au spectacle.
La bataille engagée par la COSUMAF est donc moins financière que culturelle. Et peut-être même générationnelle. Former les jeunes investisseurs aujourd’hui pourrait bien constituer le placement le plus rentable jamais réalisé par le régulateur régional.
Après tout, dans quelques années, certains des lycéens qui planchent aujourd’hui sur les obligations souveraines seront peut-être ceux qui financeront les champions économiques de demain. À condition, évidemment, qu’ils continuent de considérer le CAC régional comme autre chose qu’une nouvelle marque de céréales pour le petit-déjeuner.
JRMA



