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Le crime au nom du Père, du Fils… et du gourou

Le sang ne devrait jamais couler au pied des autels. Pourtant, au Cameroun, des drames surgissent avec une régularité inquiétante dans l’ombre de certaines prédications, de certaines révélations, de certaines prophéties.

Une fillette poignardée à Anguissa, à Yaoundé. Une femme morte à Limbé dans des circonstances troublantes où le nom d’un responsable religieux est évoqué. Des faits différents, des enquêtes différentes, des responsabilités qui appartiennent à la justice et à elle seule. Mais une même question hante désormais les consciences : jusqu’où laissera-t-on prospérer les marchands du sacré ?

Car il ne s’agit plus seulement de religion, mais aussi du pouvoir. Le pouvoir sur des esprits fragilisés par la misère, le pouvoir sur des familles épuisées par la maladie et le pouvoir sur des jeunes sans emploi, des mères désespérées, des hommes écrasés par les difficultés du quotidien. Dans cette économie de la détresse, certains ont trouvé un filon plus rentable que le pétrole : la peur. Peur des sorciers, peur des malédictions, peur des ennemis invisibles, également la peur des esprits qui rôdent dans les chambres, les bureaux, les familles et les rêves. Ambitions de bien-être matériel.

Alors arrivent les nouveaux entrepreneurs du ciel, costume brillant, micro sans fil et certitudes absolues. Ils voient des démons partout et des miracles à vendre. Ils diagnostiquent des malheurs surnaturels comme d’autres prescrivent des antibiotiques. Ils transforment chaque échec en attaque mystique et chaque difficulté en preuve d’une guerre spirituelle permanente. Le diable est devenu leur meilleur agent commercial. Dans cette mise en scène du surnaturel, le fidèle cesse parfois d’être un croyant pour devenir un client, un soldat ou, pire encore, un instrument. Il ne réfléchit plus ; il exécute. Il ne doute plus ; il obéit. La conscience individuelle et communautaire s’efface derrière la parole supposée inspirée du « serviteur de Dieu ». C’est là que commence le danger.

L’Histoire regorge de tragédies nées de cette confusion entre foi et soumission. Lorsqu’un homme se persuade qu’il parle directement au nom du ciel, toute contradiction devient une rébellion contre Dieu lui-même. La frontière entre la conviction religieuse et la dérive sectaire devient alors dangereusement mince. Le Cameroun est un pays profondément croyant. C’est une richesse. Mais cette foi collective devient une vulnérabilité lorsqu’elle rencontre des prédicateurs sans contrôle, sans formation théologique sérieuse, sans responsabilité institutionnelle et parfois sans autre légitimité qu’un compte sur les réseaux sociaux et quelques vidéos virales.

Dans certains quartiers, ouvrir une église semble plus simple qu’ouvrir une pharmacie ou une librairie. Quelques chaises en plastique, une sono puissante, un panneau promettant guérison et prospérité, et l’entreprise spirituelle est lancée. Le miracle est immédiat. L’encadrement, lui, est inexistant. La liberté de culte est un droit fondamental. Mais aucun droit n’est absolu lorsque des vies humaines sont menacées. La République contrôle les médicaments, les banques, les transports et les écoles. Pourquoi le secteur religieux devrait-il rester un territoire interdit à toute vigilance lorsque certains y manipulent les consciences avec des conséquences parfois dramatiques ?

Il ne s’agit pas de combattre les Églises. Il s’agit de protéger la foi contre ceux qui la défigurent. Car la majorité des pasteurs, prêtres, imams et responsables religieux accomplissent un travail admirable auprès des populations. Ce sont souvent eux qui recueillent les blessés de la vie lorsque l’État a déserté. Mais précisément pour cette raison, ils devraient être les premiers à dénoncer ceux qui transforment le message spirituel en entreprise de domination.

Une société commence à se désagréger lorsque le discernement devient un péché et que la crédulité devient une vertu. Aucune révélation ne doit suspendre la raison. Aucune prophétie ne doit remplacer la justice. Aucun pasteur ne doit devenir plus puissant que la conscience de ses fidèles. Et surtout, aucun crime ne doit trouver refuge derrière le nom de Dieu. Car Dieu n’a jamais demandé qu’on tue pour lui. Ce sont les hommes qui, depuis des siècles, prennent son nom en otage.

Jean-René Meva’a Amougou

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