Guichet spécial de refinancement : passé, présent et futur expliqués
La banque centrale met le Guichet B sur pause pour le réexaminer, sans renoncer à son rôle central dans le financement de l’économie de la CEMAC.

La décision avait fait l’effet d’un petit tremblement de terre feutré dans les cercles financiers de la CEMAC. Le 2 avril 2026, la Banque des États de l’Afrique centrale (BEAC) annonçait la suspension des nouvelles opérations du Guichet spécial de refinancement. De quoi nourrir spéculations, inquiétudes et quelques lectures alarmistes sur une prétendue mise à l’arrêt d’un outil pourtant présenté comme stratégique pour le financement de l’économie régionale.
Clarifications
Face à cette agitation, le gouverneur de la BEAC, Yvon Sana Bangui, a choisi la pédagogie plutôt que le silence à l’issue de la session du Comité de politique monétaire du 29 juin 2026 à Yaoundé. Et un brin de fermeté teintée de sourire institutionnel. « Je tiens à rappeler avec clarté que le Guichet spécial de refinancement n’a pas été supprimé. Il demeure au service du développement économique de notre sous-région », a-t-il insisté, comme pour dissiper une rumeur qui aurait pris trop de vitesse… sur un marché interbancaire mal calibré.
Derrière ce message, une idée simple : la suspension ne signifie pas abandon, mais révision. Une pause technique, presque une « révision des moteurs en plein vol », pour reprendre une image que les banquiers centraux évitent habituellement, mais que la situation rend presque tentante.
Enjeu
Pour la Banque des États de l’Afrique centrale, l’enjeu est clair : vérifier que cet instrument reste pleinement aligné avec les objectifs de stabilité monétaire, de cohérence financière et de soutien au développement. En d’autres termes, éviter qu’un outil conçu pour irriguer l’économie réelle ne devienne un robinet difficile à calibrer.
Car le Guichet spécial de refinancement ( ou Guichet B pour les initiés) n’est pas un mécanisme anecdotique. Il permet de refinancer des crédits à moyen terme destinés aux investissements productifs. Mines, télécoms, agro-industrie, infrastructures : il est souvent en coulisses des projets structurants de la région. Mais précisément parce qu’il touche à des secteurs stratégiques, il doit rester sous surveillance étroite.
« Le financement de l’investissement productif demeure une priorité », rappelle Yvon Sana Bangui. Mais la phrase suivante est tout aussi importante : encore faut-il que ce financement ne perturbe pas les équilibres macroéconomiques. Autrement dit, injecter des liquidités oui, mais sans transformer la zone Cemac en salle des machines sans thermostat.
Dans les couloirs de la banque centrale, certains résument la situation avec une formule à peine officieuse : « Nous ne fermons pas la porte, nous vérifions simplement les charnières ». Une manière élégante de dire que l’outil n’est pas remis en cause, mais qu’il doit gagner en efficacité et en confiance.
Autrement dit…
La démarche s’inscrit aussi dans une logique plus large de modernisation de l’architecture monétaire de la CEMAC. Le système de refinancement repose sur plusieurs étages, du marché interbancaire jusqu’aux interventions directes de la banque centrale via ses guichets A et B. Un ensemble complexe, parfois technique, mais essentiel à la circulation de la liquidité dans l’économie sous régionale.
Et c’est bien là le paradoxe que la BEAC tente de résoudre : être à la fois gardien de la stabilité monétaire et moteur du financement de l’économie réelle. Une mission qui ressemble parfois à conduire un véhicule avec deux pédales d’accélérateur et un seul frein… tout en respectant le code de la route.
La suspension des nouvelles opérations ne constitue donc qu’une étape d’évaluation. Les conclusions de cette revue seront transmises au Comité ministériel de l’Union monétaire de l’Afrique centrale (Umac) au second semestre 2027. Autant dire que la réflexion s’inscrit dans le temps long, celui des institutions monétaires plus que celui des marchés impatients.
En attendant, la BEAC insiste : rien n’est figé, tout est en ajustement. Et le gouverneur de résumer l’esprit du moment avec une tonalité presque diplomatique : agir « avec vigilance, pragmatisme et responsabilité », tout en maintenant le cap sur la stabilité et la croissance. Une manière de rappeler que, dans la politique monétaire, même les robinets fermés… ne le sont jamais complètement.
Jean-René Meva’a Amougou
Le robinet du financement en mode maintenance
Dans les couloirs feutrés des banques centrales, il y a des expressions qui semblent anodines mais qui font battre le cœur de l’économie réelle. Le « Guichet spécial de refinancement », alias Guichet B, fait partie de celles-là. Un mécanisme technique, presque discret, mais qui a financé ces dernières années des projets dignes de communiqués présidentiels : mines, télécoms, coton, infrastructures.
Alors quand la Banque des États de l’Afrique centrale (BEAC) annonce la suspension des nouvelles opérations, le message circule plus vite que les explications. Et dans les milieux économiques de la Cemac, certains ont cru lire entre les lignes une mise à l’arrêt d’un outil vital. Faux, répond la banque centrale. Pause, corrige-t-elle. Réglage, même. Pas fermeture.
Pour le gouverneur Yvon Sana Bangui, le malentendu tient presque du réflexe régional : dès qu’un robinet financier ralentit, on imagine qu’il est cassé. « Le Guichet spécial n’a pas été supprimé », insiste-t-il, comme on rappellerait qu’un chantier en cours n’est pas un bâtiment abandonné. Traduction implicite : on démonte pour mieux reconstruire, pas pour détruire.
Derrière cette pause, la logique est celle d’un audit à ciel ouvert. La Banque des États de l’Afrique centrale veut vérifier si son instrument phare de refinancement des crédits à moyen terme reste adapté à une économie régionale qui change plus vite que ses textes réglementaires. Inflation importée, volatilité des matières premières, banques sous tension : le décor n’a plus grand-chose à voir avec celui des années où le dispositif a été pensé.
Le Guichet B n’est pourtant pas un gadget. En 2025, il a permis de financer des montants significatifs : plus de 41 milliards FCFA pour un projet minier au Cameroun, plus de 31 milliards pour CAMTEL, 30 milliards pour un projet minier au Congo, et 20 milliards pour soutenir la filière coton via Afriland First Bank et la SODECOTON. Autrement dit : sans ce guichet, certains projets auraient avancé au rythme des promesses administratives donc très lentement.
Mais voilà, à force d’irriguer l’économie réelle, encore faut-il éviter les débordements. Le rôle de la banque centrale est précisément l’ouverture des vannes sans inonder la digue. Un exercice d’équilibriste où l’on doit simultanément encourager le crédit et éviter qu’il ne déstabilise la monnaie.
Dans le langage de la BEAC, cela donne une formule polie : « renforcer l’efficacité, la cohérence et l’adéquation au contexte ». Dans le langage de rue, on dirait plutôt : “ on regarde si ça fuit quelque part ”. Et dans les deux cas, l’objectif reste le même : éviter que le soutien à l’économie réelle ne se transforme en fragilité financière.
Le plus ironique, c’est que ce mécanisme conçu pour accélérer les investissements est aujourd’hui en train d’être ralenti pour mieux être optimisé. Une pause technique qui rappelle que, dans la finance publique, l’urgence la plus fréquente est souvent de ralentir pour mieux repartir.
La démarche s’inscrit aussi dans un moment plus large de réajustement de la politique monétaire régionale. Car la Cemac cherche encore son point d’équilibre entre croissance et stabilité, entre financement et discipline. Et dans cet équilibre fragile, le Guichet B ressemble à une pédale d’accélérateur qu’il faut savoir doser sans casser la transmission.
En attendant les conclusions prévues pour 2027, la BEAC assume son choix : suspendre sans supprimer, revoir sans renier. Une manière de rappeler que les grands outils financiers ne disparaissent jamais vraiment. Ils entrent simplement en maintenance.



