Guichet B suspendu…la BEAC resserre la vis dans une zone monétaire sous tension

Derrière une décision technique, se dessine une reprise en main stratégique des équilibres financiers de la CEMAC.

La suspension du Guichet B du mécanisme de refinancement de la Banque des États de l’Afrique centrale dépasse largement la seule lecture technique d’un ajustement de politique monétaire. Dans les cercles financiers de la sous-région, l’événement est désormais interprété comme un signal de reprise en main stratégique, dans un espace où la liquidité bancaire est devenue un levier d’influence autant qu’un outil de stabilité.
Officiellement, la banque centrale invoque la nécessité de renforcer la cohérence et l’efficacité du dispositif. Mais en filigrane, plusieurs analystes y voient une volonté de contenir des effets secondaires jugés de plus en plus sensibles : distorsions entre économies nationales, allocations de ressources déséquilibrées, et risques d’une fragmentation silencieuse du tissu productif au sein de la zone CEMAC.
« Paysage »
« Dans une union monétaire où coexistent des économies aux structures profondément hétérogènes (entre pays exportateurs de matières premières, économies administrées et marchés domestiques encore étroits,) le refinancement bancaire n’est jamais neutre. Il peut accélérer la circulation du crédit vers les systèmes bancaires les plus dynamiques, mais aussi accentuer les écarts de compétitivité industrielle », postule l’ingénieur financier camerounais Thadée Belibi Ndzana. « Le guichet de refinancement n’est pas seulement un robinet de liquidité, c’est un mécanisme de tri implicite entre trajectoires économiques nationales », enchaine Dr Bruma Baba, économiste spécialiste des politiques monétaires africaines.
In fine…
C’est précisément cette dimension qui confère à la décision récente une portée géopolitique. En ajustant ses guichets, la BEAC ne se contente pas de calibrer la masse monétaire : elle influence indirectement les conditions de financement des États, les marges de manœuvre des banques commerciales et, in fine, la capacité des économies nationales à investir. Dans ce contexte, chaque suspension ou réorientation devient un message adressé aux capitales de la région.
Certains experts vont plus loin et estiment que la banque centrale agit désormais comme un arbitre des convergences économiques régionales. « Dans une union monétaire incomplètement homogène, la politique de refinancement joue un rôle quasi fédéral. Elle peut accélérer l’intégration comme elle peut révéler les fractures », nuance l’analyste économique tchadien Hayon Bournebé.
La suspension du Guichet B apparaît ainsi comme un moment de recalibrage institutionnel. Elle traduit la volonté de la BEAC de reprendre la maîtrise d’un instrument devenu trop structurant pour être laissé à des usages potentiellement divergents entre États membres. Mais elle souligne aussi une réalité plus profonde : dans une zone monétaire encore en quête d’équilibre interne, la frontière entre politique technique et arbitrage politique est de plus en plus poreuse.
Reste une interrogation centrale, que résume un ancien conseiller financier de la CEMAC : « Peut-on encore considérer le financement de l’économie réelle comme une opération neutre, ou est-il devenu l’un des principaux vecteurs de puissance économique régionale ? » Dans l’attente d’une réponse claire, le Guichet B reste suspendu et avec lui, une partie des équilibres silencieux de la zone CEMAC.
JRMA



